Treize Alligators / Gaetaño Bolán

 

 

En poche depuis peu, le second roman de Gaetaño Bolán, Treize alligators, possède la sauvagerie latente et la rapidité carnassière d’un tel animal. Livre court (120 pages), mené à un rythme soutenu évoquant un film d’action, assez souvent humoristique et mordant, le tout assemblé en une écriture encrée dans l’oralité, bref… c’est là un bon livre en tant qu’il est très facile à lire et bien divertissant. Néanmoins, le style très cinématographique de l’auteur, (ce qui est exacerbé par le peu de pages), ne laisse pas de place pour une lecture plus approfondie et tempérée ; autrement dit, si le style n’est pas aimé il en devient fortement agaçant.

Ce problème, à mon sens majeur, aurait pu être évité si l’auteur nous avait fourni une véritable histoire d’aventure à se mettre sous la dent. Qui dit style cinématographique sous-entend aussi spectacle, et c’est bien là le drame, être privé d’un grand spectacle. En lieu de cela, Gaetaño Bolán nous sert un roman qui ressemble plus aux quelques coups de crayon d’un scénario sanglant oublié sur le coin d’une table, ou encore d’un pilote d’une série sur la mafia jamais commencée. J’avoue sans problème que j’ai bien aimé le livre et que j’ai pris du plaisir en le lisant, mais je n’écris pas ici simplement pour dire du livre qu’il est divertissant ou cocasse comme le ferait une quatrième de couverture. J’écris aussi pour décortiquer un peu le roman, et ce qui me frappe le plus en premier, c’est un manque d’ambition flagrant.

J’emploie ce terme de « style cinématographique » depuis le début de mon article, mais je n’ai pas encore donné ma définition du terme, ce que je vais faire maintenant. De manière générale, j’entends par « style cinématographique » un texte qui renvoie aisément son lecteur vers une imagerie cinématographique. En soi, qu’un texte produise des images, il n’y a là rien de bien surprenant, mais que celui-ci nous renvoie vers une forme bien particulière de l’image qu’est l’image cinématographique, cela n’aurait été possible sans le recours à un style (manière particulière d’écrire). Un « style cinématographique » est donc cette écriture particulière qui produit dans la tête du lecteur, et avec une grande netteté, des images que l’on pioche aisément, non pas au sein du texte, mais dans la filmographie, singulière et commune, du lecteur. Autrement dit, avec ce style, le texte amorce bien la production de l’image, mais celle-ci est puisée en grande partie dans l’imagerie filmique et non dans le texte.

Pour prendre un exemple concret, je vous donne ici un petit extrait dans lequel intervient le «boss », image parfaite du méchant dégueulasse que l’on retrouve dans bien des films :

« Le type qui devait de l’argent était déjà sérieusement abimé : il était assis sur une chaise, ligoté les bras dans le dos, et avait le visage en sang. Estéban s’est adressé à moi :

-         Vois-tu Manuel, cet homme me doit une somme importante. Comme j’ai du respect pour mes amis, je lui ai laissé un confortable délai pour me rembourser. Mais Monsieur a largement dépassé le temps qui lui était imparti. Et comble de malchance, il n’a pas les moyens de me rembourser. Alors je fais quoi, moi en pareilles circonstances ? Je passe l’éponge ? Non, non, Manuel. Je suis un être épris de justice. Aussi je crois qu’il est juste de donner une petite leçon à Monsieur. De faire en sorte qu’il se souvienne bien qui est le boss. De faire en sorte même qu’il s’en souvienne jusqu’à la fin de ses jours… »

Les premières images qui sont passées dans ma tête quand j’ai découvert le méchant de l’histoire, je vais vous faire rire, sont celles du méchant dans le film Crocodile Dundee 2 que je vous poste ici :

Voilà donc de quoi je parle ; avec Gaetaño Bolán et ses treize alligators, vous serez pris dans un livre court qui, non seulement vous renvoie vers des images de films, mais aussi tout simplement à des scènes entières. C’est une écriture qui est très dirigée, et surement que beaucoup de lecteurs la jugeront trop dirigée. Et c’est pourquoi elle ne peut que plaire ou agacer. Elle est puissante par le lien qu’elle crée, mais finalement très pauvre, car elle ne cherche pas à dépasser l’image très normative et formatée qu’elle apporte. Car en effet, si Gaetaño Bolán nous renvoyait vers des images plus percutantes, liées, par exemple, à l’énergie explosive des films d’actions, alors, comme je le disais plus haut, nous serions véritablement happés par le spectaculaire et l’aventure, ce qui n’est que très faiblement le cas ici. Dès lors, c’est bien le manque d’ambition qui saute aux yeux ; en terme mâle, on peut dire tout simplement que ce n’est pas assez couillu. Je pense qu’il s’agit là d’un parti pris de l’auteur qui refuserait finalement d’assumer le côté grand spectacle, le côté aussi un peu « pulp » de son histoire, préférant s’essayer à la littérature sans véritable succès à mon sens. Ne vous méprenez pas, Gaetaño Bolán écrit assez bien, et c’est bien agréable de le lire, mais le lecteur sent dès les premières pages qu’il aura peu de chose à se mettre sous la dent, si ce n’est un divertissement talentueux manquant d’ambition.

            Treize Alligators correspond au deuxième roman de l’auteur. Son premier, La Boucherie des amants, aussi court que celui-ci, prenait comme contexte une petite ville du Chili en proie au régime de Pinochet. Sujet plus sensible et plus personnel à l’auteur puisque Gaetaño Bolán est né d’un père chilien et d’une mère française, et qu’il a vécu enfant la dictature de Pinochet. Peut-être alors me faudrait-il lire ce premier roman, afin de tirer une profondeur d’écriture que je ne ressens pas ici. Je doute cependant de la pertinence de cette petite entreprise tant les deux romans, certes de sujets bien différents, apparaissent de prime abord semblables.                           

  Si la lecture de ce livre est tant agréable et divertissante, point n’est dans l’intime d’une écriture ou d’une voix, point de secrets poétiques lovés dans le souffle d’un conteur, mais, tout simplement, la présence puissante d’une matérialisation des personnages et des situations au fil même de la lecture. A vous de voir.

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