Tous les hommes sont mortels / Simone de Beauvoir

Tous les hommes sont mortels

Ce roman de Simone de Beauvoir, qui commence maintenant à dater un peu, puisqu’il a été publié en 1946, développe avec force le thème de l’immortalité. La quatrième de couverture, très sobre, annonce la couleur avec ces deux petites phrases : « Si l’on nous offrait l’immortalité sur la terre, qui est-ce qui accepterai ce triste présent ? demande Jean-Jacques Rousseau dans l’Emile. Ce livre est l’histoire d’un homme qui a accepté. » Néanmoins, le roman est bien plus qu’une simple histoire d’un homme immortel. Adressé à Jean-Paul Sartre, ce roman totalement tissé par le courant philosophique que l’on nomme « existentialisme », est autant magnifique que noué d’une profonde tristesse que je trouve finalement bien agaçante.

            Il faut beaucoup de force pour ne pas succomber à cette profonde et lancinante tristesse du roman de Simone de Beauvoir. Je n’ai pas réussi. Et j’en veux à Simone de Beauvoir de me le rappeler, tout comme les personnages du livre en veulent à Fosca l’immortel de les regarder d’un regard qui n’est plus celui du mortel.

            Ne vous trompez pas, Tous les hommes sont mortels, est un livre véritablement prenant. La langue y est claire, fluide, et belle. Et l’histoire de cet homme, Fosca, né en Italie en 1279, est merveilleusement racontée par Beauvoir ; ni trop de détails ni trop peu, juste ce qu’il faut pour un tel roman. En effet, la longueur du livre est parfaite, car il ne s’agit pas de produire le roman fleuve d’un homme immortel, mais il s’agit pour Simone de Beauvoir d’écrire et de discourir sur deux choses bien particulières.

            D’une part, Beauvoir s’applique, à travers l’histoire du personnage de Fosca, à expliquer les  conséquences existentielles de l’immortalité. D’autre part, à travers le personnage de Régine, qui est la femme à qui Fosca se confie, Beauvoir s’applique à montrer l’apprentissage de l’existentialisme.

            Avec l’histoire de Fosca, Régine va donc apprendre la difficile liberté d’une philosophie particulière. Les deux personnages principaux (Fosca et Régine) sont essentiels, et ils composent un drôle de couple, tandis que les personnages secondaires ne sont ici que « les autres », c’est-à-dire qu’ils sont avant tout traités comme « ce qui n’est pas semblable à nous». Il est d’ailleurs très révélateur que le personnage de Régine soit une actrice qui cherche la gloire. Cela nous renseigne sur la deuxième fonction des autres, à savoir, le fait qu’ils sont « ce par quoi nous nous jugeons nous-mêmes ». Fait existentiel que refuse Régine, et qui va la mener sur le chemin de l’existentialisme afin de se dépêtrer au mieux du regard des autres.

            Dès lors, les personnages secondaires (les autres) possèdent bien la double fonction que l’on retrouve au sein de l’existentialisme. Ils sont à la fois très étrangers, car ils sont « ce qui n’est pas semblable à nous » ; et en même temps, comme toute relation à nous-mêmes passe nécessairement par eux, ils sont « ce par quoi nous nous jugeons nous-mêmes ». « L’enfer c’est les autres », dit Sartre ; mais seulement si nous n’apprenons pas à nous dégager de la dépendance avec laquelle ils nous étouffent. C’est-à-dire l’apprentissage de la liberté de l’existentialisme, comme va le faire Régine.

            Vous l’aurez compris, Tous les hommes sont mortels de Simone de Beauvoir, n’est pas la simple histoire d’un homme immortel, c’est aussi un livre d’apprentissage de la philosophie existentialiste. Et en tant que tel, le livre charrie la question bien difficile à répondre que voici : Nous qui sommes maintenant au 21em siècle, que retirons-nous de la lecture d’un tel apprentissage ?

            Il me semble que le problème de l’existentialisme aujourd’hui, réside dans sa puissance culturelle. Sartre, Beauvoir, Camus et compagnie ; l’existentialisme c’est l’humeur philosophique que tout le monde connait plus ou moins, que tout le monde lit plus ou moins. Les ouvrages philosophiques et les romans sont nombreux, nous baignons sans même nous en rendre compte dans l’existentialisme. S’il n’y a pas de doute quant à l’intérêt et l’importance de cette philosophie, j’estime néanmoins que l’inhérente tristesse qu’elle déploie, commence à peser les hommes. Plus que tout aujourd’hui, nous avons besoin d’une énergie qui soit joyeuse, identifiable et communicative, et non d’un vide angoissant que l’on affronterait seul. Peut être le temps est-il venu de s’illusionner à nouveau ? Après tout, l’existentialisme c’est le courant philosophique de l’après-guerre, et nous ne sommes plus de cette période ; ici et au loin, déjà l’histoire gronde à nouveau.

            L’existentialisme a eu son heure, et ses différents thèmes fondamentaux (ennui, néant, suicide, absurde, etc.) ne se prêtent plus aujourd’hui à des existences qui vont devoir à nouveau affronter les remous de l’histoire. Loin d’être cette philosophie de la liberté, lire l’existentialisme aujourd’hui, revient surtout à faire l’effort d’un devoir culturel et moral, dont on pourrait très bien se passer. Alors, avant de vous lancer ainsi dans la spontanéité du devoir normatif, il convient de réfléchir à la philosophie dont notre actualité aurait besoin.

            Le roman de Beauvoir est ainsi véritablement paradoxal. Roman absolument nécessaire afin d’appréhender une philosophie particulière, dont la nécessité de celle-ci doit elle-même être remise en question. Cela provoque une lecture en dents de scie qui m’a profondément agacé, à laquelle il faut ajouter la tristesse continue du roman, qui m’a, là encore, agacé.

Baptiste Moussette

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