Sukkwan island / David Vann

Prix Médicis étranger de l’année 2010, ce roman de David Vann, auteur américain mais plaçant son histoire dans une île solitaire d’Alaska, séduit par sa puissance à raconter un père fuyant l’existence et son jeune fils qui ne le comprend pas. Récit violent, récit humain, profondément touchant et effrayant, d’une relation père/fils dont la promiscuité au sein de la nature sauvage de l’île, fera ressortir toute la beauté terrible. Récit d’un père naufragé, échoué, tentant de réaffirmer sa propre existence, et son lien avec un fils qu’il côtoyait sans connaître.


Comment répondre, comment parler, comment interagir, seul et isolé de tous, à un père qui sanglote dans la nuit ; de jour, que faire, que dire, ce garçon de treize ans ne le sait pas ; que faire ? Que dire ? Rien… et dans le silence de cette île et dans son rugissement sauvage sans répit, que dire, que faire, simplement acquiescer ou refuser, d’un oui ou non tous deux bref, et dans la chaleur collante du travail, se taire tout simplement.
Voilà donc ce qui fixe l’atmosphère de ce roman ; un silence chargé. Et les pensées vagabondent, de la mère à la femme, et les pensées se fracassent contre ce mur de silence, et l’agir tremblant bafouille quand il ne tente pas de protéger les deux corps isolés.

Autant le dire toute de suite, mon enthousiasme pour ce livre s’exprime surtout pour la première partie. Sukkwan island possède effectivement une structure très claire, puisqu’il est coupé en deux. Et quand je dis coupé, c’est d’une coupe franche dont je parle, une coupe saillante. Si mon engouement se positionne sur la première partie, c’est qu’à mon sens, ce qui importe dans ce livre réside dans la puissance du non-dit. L’action en elle-même n’est pas inintéressante, mais de toute façon, on pressent très rapidement qu’il va se passer quelque chose, quoi exactement ? A vous de le découvrir. L’action est d’une certaine manière un accessoire narratif qui permet de supporter quelque chose d’autre, quelque chose de plus puissant et gênant que la simple situation de l’isolement. Ce quelque chose qui importe, c’est bien le non-dit, tous ces moments dans lesquels la parole objectivement n’arrive pas à faire vibrer les cordes vocales, n’arrive pas à se concrétiser et à s’extérioriser ainsi du nœud au ventre dans lequel elle est irrémédiablement étouffée. La première partie exprime très bien ce malaise dont souffre d’abord le père, et puis par contamination le fils aussi, car en effet, si l’on peut certes parler tout seul, il faut pourtant être deux pour dialoguer.

Dans la seconde partie, on change totalement de registre. D’une part, les éléments narratifs accélèrent leur cadence pour pouvoir ainsi faire avancer l’histoire et préparer la fin. D’autre part, la relation puissante du non-dit entre le père et le fils est stoppée, et laisse place à une introspection psychologique assez cauchemardesque et totalement perdue du père. A partir de ce moment, le roman délaisse ce qui faisait sa force, pour se mettre à balbutier à grands cris des états mentaux lunatiques. Le fait de changer de registre n’est pas un problème en soi, mais ce qui est plus gênant est d’assister à ces états mentaux qui virent par moment en des scènes assez saugrenues en plus d’être assez flippantes. Autrement dit, si l’on s’en tient à l’écriture, cette seconde partie est à la fois plus dure (par l’histoire) et en même temps, cette seconde partie est traitée avec moins de sérieux, avec moins d’agilité et de talent, perdant ainsi beaucoup de puissance et de charme, et laissant le lecteur se débrouiller dans tout ce capharnaüm.

Ce qui donne encore du crédit à la première partie par rapport à la seconde, c’est l’existence d’une folie, à moitié euphorique à moitié déprimée du personnage du père. Une folie qui vient certes du père, mais que l’île aussi possède d’une certaine manière, comme si cette folie se trouvait non pas incarnée au sein d’un corps, mais plutôt existant dans une sorte d’humeur générale de l’île. Cela se devine très bien dans l’agir des personnages, qui n’arrivent pas à trouver un rythme propice au repos et à l’échange. Ils sont soit dans une hyperactivité soit dans une nonchalance à ne plus savoir quoi faire. L’agir, ou plutôt l’objet de l’activité, comme je le disais plus haut, importe peu. L’agir intervient comme conséquence de cette folie mélancolique en même temps qu’il en permet la visibilité. Cette folie mélancolique est totalement détruite dans la seconde partie, puisque qu’il ne s’agit plus de parler sous le thème du sentiment, mais bien de se confronter directement à la dureté de l’évènement.

Pour résumer, Sukkwan island est un livre bien prenant, touchant, et facile à lire, mais il a le fâcheux inconvénient d’avoir une seconde partie beaucoup trop démonstrative par rapport à la première. Le décalage est un peu dure à avaler, c’est surement là un choix volontaire de l’auteur, que je comprends si l’on s’attache à l’histoire, mais j’avoue avoir quelques regrets de perdre la délicate poétique de la première partie.

Baptiste Moussette

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