Siegfried Nocturne / Olivier Py

Siegfried nocturneCher Olivier,

D’une grandiloquence assurée, assez belle, et condensée en un court texte de soixante-dix pages, ton livre, Siegfried nocturne, se lit comme une grosse gorgée poétique, philosophique et rhétorique.

Je n’ai pas la chance de connaitre le drame lyrique, Siegfried, de Richard Wagner, je ne vais donc pas en parler, néanmoins voici ce que j’ai à te dire concernant le Siegfried nocturne qui est le tien.

Il est surprenant de voir à quel point, les intellectuels, les hommes de l’art, les hommes de bon goût, vivent aujourd’hui la perte d’un temps. Celui, à la fois vrai mais aussi très fantasque, de l’avant-guerre, au sein duquel l’Histoire ne s’était pas encore arrêtée.

La fin d’un temps, sa perte, la fin de l’Histoire, se baigner dans le fleuve dévasté, le début de quelque chose aussi, dont on ne sait rien, même pas si c’est quelque chose, et surtout pas s’il y a là un « temps », c’est là le sujet de ton livre.

Mais comment as-tu pu te faire avoir ainsi ? Mais comment, les hommes de l’art et les intellectuels, ont-ils pu se faire avoir ainsi ? Peut-être parce qu’ils ne sont que des hommes après tout. Des hommes qui crient dans la nuit, et qui désorientés dialoguent en vase clôt. Et pendant qu’ils dialoguent en vase clôt sur la fin de l’Histoire, l’horreur, elle, elle continue, et le monde tourne encore, aussi vif qu’hier.

Ouvre la fenêtre Olivier. Ouvre la fenêtre et regarde le, ton fleuve, ce qu’il charrie, c’est toi qui le mets dedans, lui n’est qu’un fleuve, et l’Histoire s’y baignera encore longtemps. Que la beauté d’une culture puisse se transformer en horreur calculée, c’est une évidence. Et il n’y a qu’à être attentif à l’art, à l’homme et à sa pensée, les observer comme au premier jour, pour percevoir à quel point le beau et la raison peuvent être monstrueux et barbares, et le nombre de jours, la perfectibilité, ne change rien à l’affaire. L’homme, même le plus éclairé, même le plus beau, demeure un Homme.

Une évidence que vous avez oubliés, vous les intellectuels et les hommes de l’art, vous vous êtes enivrés dans le beau et dans le pouvoir, vous vous êtes drapés dans le beau et le pouvoir, et aujourd’hui c’est de la perte que vous vous enivrez et que vous vous drapez. Ce n’est pas la mort qui vous tue, la mort elle, elle tue le peuple, et souvent même sous le coup de l’un de vos gestes désinvoltes, la mort c’est vous qui la commandez. Non, c’est la prétention qui vous étouffe.

Donc on en est toujours là ! On est resté bloqué là ! A ce pomponner le cerveau sur la fin présupposée de l’Histoire, et à se demander comment une symphonie peut produire elle-même de l’horreur et être utilisée pour l’horreur. Pouah ! Comme vos cerveaux sont lents, petits intellectuels et hommes de l’art…, et s’il pouvait y avoir quelques rusés pour nous éclairer au sein de ce siècle qui débute, ce serait bien.

Tiens Olivier, en voilà une d’idée. Tu n’aimes pas la machine, tu n’aimes pas le chiffre, mais tu oublies qu’il est trop tard pour rouspéter. Le chiffre et la machine sont là depuis bien longtemps, et ce n’est pas en râlant sur le char, que tu vas le faire s’arrêter. Ne pas les accepter aujourd’hui, alors qu’ils sont si prégnants, relève d’un luxe de Bourgeois. Accepte-les, fais en œuvre, et montre en toute la beauté et l’horreur.

Ce qui est à accepter c’est la condition humaine, son manque, par essence, de direction. Et toi tu te lamentes sur l’absence du volant, qui a été perdu dans la déchéance d’une prétention civilisationnelle. Mais que feras-tu quand l’empire Américain tombera ? Ce sera le chaos, et des fleuves tourmentés il y en aura plus que jamais. Que fera et que sera le monde alors ainsi ? Invente et conte, cher Olivier, je t’attends.

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