Naufrages / Akira Yoshimura

Voici donc Naufrages, le livre qui clôt mon triptyque sur l’auteur Akira Yoshimura, et je dois dire que je suis heureux d’avoir lu ces livres. Le récit est ici légèrement plus long et non fragmenté, puisque le roman délivre une seule histoire comme dans Le convoi de l’eau. On change d’environnement, après une vallée sauvage perdue au fin fond des montagnes, après l’émulation citadine et la froideur de la planche à découper, on rentre maintenant dans l’atmosphère marine d’un village perdu au bord d’une mer houleuse et de ses rochers bien dangereux.

Ce récit est un peu moins marqué par la dureté que les précédents, pour autant il est loin d’en être exempt. Nous sentons indubitablement le style de Yoshimura, mais la dureté est moins vive que dans le récit de La jeune fille suppliciée sur une étagère. La dureté est moins vive car elle ne concerne plus un ou quelques personnages mais l’ensemble des villageois. Le nombre encre la dureté au sein d’une tradition communautaire et se faisant, la dureté change de temporalité, elle s’allonge autant qu’elle s’amplifie. Le passage du temps lui-même apporte une fluidité à la dureté tout en lui donnant une forte sédimentation. Parce qu’il concerne un groupe, parce qu’il s’attache à la tradition, et parce qu’il parle donc de l’humain, ce récit pourrait en fait être la matière d’une réflexion philosophique sur ce que l’on peut être amené à faire quand il s’agit de lutter pour continuer à vivre. Et ainsi, la quatrième de couverture dit du récit qu’il est un conte philosophique ; ce qui n’est pas totalement faux ni totalement vrai. En effet, l’auteur ne semble se soustraire à aucune censure, il ne cherche pas spécialement à peindre une critique de la société Japonaise, et il n’y a pas de morale bien déterminée si ce n’est la tradition du village. S’il y a une dimension philosophique c’est plutôt simplement que ce récit est un bon réservoir d’exemples et de questionnements par les situations dans lesquelles se trouvent les personnages. 

L’histoire raconte la vie difficile des villageois de ce petit village perdu, enclavé entre mer et montagne. On y vit de la pêche (poulpes, maquereaux, fruits de mer, algues) et de la cueillette de petits fruits dans la montagne. Malheureusement on n’y vit pas, car la pêche et la cueillette ne suffisent pas à remplir le ventre des familles, alors il faut trouver d’autres choses… soit se vendre comme force de travail pendant tant d’années loin du village, soit attendre qu’un bateau marchand sombre sur les arêtes des rochers afin de lui voler sa cargaison. Et là c’est la joie pour toute la communauté : du riz, du sucre blanc, du saké, des meubles, tout cela répartit équitablement par le chef du village. On suit principalement Isaku, jeune garçon de neuf ans quand le roman commence. C’est l’ainé, il vit avec sa mère, son frère et ses sœurs. Son père s’étant vendu pour trois ans, c’est lui qui devient l’homme de la famille. Toujours avançant entre la nécessité et la fierté de celle-ci, Isaku endosse les responsabilités de travaux éprouvant afin de ne pas laisser mourir la famille, promesse que sa mère avait tenu à son père. La mère est exigeante, elle le bat de temps en temps tout en n’étant pas dénuée d’une certaine affection qu’elle délivre avec parcimonie mais toujours dans les moments opportuns.

Le moteur central du récit se résume en un mot « l’attente ». Notion bien paradoxale pour un moteur ; attente du retour de ceux qui sont partis se vendre au loin et attente qu’un bateau sombre sur les rochers. Mais ce qui fait toute la force philosophique de ces deux attentes, c’est leurs différences. L’une contre laquelle nous n’y pouvons rien, l’isolement du village fait qu’aucune action ne saurait atteindre l’attente de ceux qui sont partis au loin se faire exploiter. L’autre contre laquelle nous pouvons faire surgir en partie quelques évènements, l’échouage des bateaux est provoqué par la cuisson du sel dont Isaku, comme les grands, va prendre en charge. Il s’agit, à une période donnée de la saison, quand la mer est bien houleuse sans être non plus innavigable, d’allumer un grand feu par la cuisson du sel pour faire croire aux bateaux qu’il s’agit d’un phare et qu’ils peuvent ainsi s’engager sans danger vers la côte. La vie et la survie du village sont tributaires de ces deux attentes, elles ne sauraient être disjointes : d’une part se faire exploiter, en revenir ou mourir, d’autre part exploiter et faire mourir. Autour de ces deux attentes est tissé le quotidien de ce village particulier. Les morts sont enterrés, les vivants travaillent sans relâche, des rituels sont organisés pour porter bonheur aux villageois et malheur aux autres.

Il n’y a pas de conscience morale, excepté bien sur pour le chef du village et deux ou trois autres sages. En tant que représentants de l’autorité, ils connaissent bien la portée de leurs gestes, et savent que le village joue un jeu dangereux mais nécessaire. Si ce n’était pas le cas il n’y aurait plus de village. C’est vrai pour ce village là, mais la puissance du récit est certainement son caractère universalisant, du coup c’est vrai dans l’absolu pour d’autres villages. Et effectivement, un conte philosophique ne peut pas exister si ce qui se passe dans ce village ne peut que se passer en ce village, il y a en jeu la puissance de l’universel qui décloisonne le récit de ses situations singulières pour les amener à parler sous le mode de l’Humain.

Pour finir, je dirais que c’est un livre qui a beaucoup de qualités mais qui traîne quelques points négatifs du fait même de ses qualités. La fin est par exemple très prévisible, alors même que les fins des autres récits de Yoshimura m’avaient vivement touché. Cela est dû à ce conte philosophique qui au bout d’un moment prend trop le pas sur l’écriture. Et alors, Yoshimura, venant à écrire trop en vue de ce comte, perd à mon sens l’étrangeté de son écriture pour se rapprocher trop près de nous.

Baptiste Moussette     

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