Le tort du soldat, Erri De Luca

Le tort du soldatVoici un Erri De Luca qui fait le minimum syndical, c’est le dernier, il vient de sortir (mars 2014). On vous dira que c’est un livre qui percute, mais il ne percute pas vraiment, c’est un livre fainéant et bancal qui, voulant traiter de deux sujets au sein d’un même livre, loupe totalement un des sujets et se rattrape avec le deuxième.

Voilà donc le problème de ce dernier livre. Et ce n’est pas la première fois que je suis déçu par cet auteur, qui peut par moment écrire d’une manière fort complexe alors que la complexité n’apporte rien, et puis qui peut passer juste après, où au sein du même livre, à une facilité déconcertante, voire inintéressante.

Erri De Luca est un homme qui possède une poétique de la rencontre, qu’elle soit fugace ou plus prégnante. Une poétique de la rencontre alliée à une poétique délicate de la nature et de la matière (bois, roche, montagne, nuage, s’effriter, frottement, pierre, torrent…). La nature, comme matière, éveille en lui des choses, et inversement, il voit des choses au sein de la matière, et éveille la matière elle-même.

Au sein de ce dernier livre, c’est bien cette rencontre fugace qu’il arrive véritablement à saisir. C’est-à-dire le premier thème du livre, la rencontre éphémère et forte d’une femme au sein d’un restaurant dans les montagnes. Les mots et les gestes de l’écriture de la rencontre sont précis, beaux, et le tout s’inscrit au sein d’un mouvement qui est plus coulant que fuyant, et qui laisse quelque chose d’une inscription pour les corps et les êtres, plus qu’il ne les marque durement.

Ce premier thème est réussi. Le deuxième non. Et le deuxième c’est aussi une rencontre, mais une rencontre plus spécifique, c’est la rencontre de l’auteur lui-même avec la langue yiddish (dont il est un spécialiste), et c’est cette rencontre qu’il n’arrive pas à nous en montrer la beauté.

La première partie du livre, c’est l’auteur lui-même qui parle. Et il nous parle de son amour pour la langue et la littérature yiddish, puis vient la rencontre fugace avec la femme. La seconde partie du livre, c’est la femme qui parle, et elle nous parle de l’étrange père allemand qu’elle a, grand amoureux et spécialiste de la Kabbale, mais à des fins d’annihilation, puisqu’il est un nazi qui pense que si le nazisme a échoué, c’est parce que les allemands n’ont pas détruits le cœur du judaïsme. Puis elle nous parle de la rencontre fugace avec l’auteur.

Erri De Luca, lui qui peut être si délicat, avance comme un éléphant au sein de cette deuxième rencontre. La rencontre à trois, entre lui-même, son amour pour la langue yiddish, et ce nazi qui veut détruire la Kabbale. Pas de poétique ici, si ce n’est une poétique empâtée, c’est-à-dire, les lettres de la langue yiddish que l’auteur voit flotter au sein de la nature.

C’est donc la rencontre de l’amour (lui qui aime le yiddish) et de la haine (le nazi qui cherche à tout détruire), c’est donc cette rencontre qui ne donne strictement rien et qui ne fonction pas. Ce deuxième thème est bâclé et faible, et parce qu’il est ainsi, le livre devient vite très inégal.

S’ajoute à cela, un début de roman fort difficile à lire, quand on est assez étranger avec le thème du livre. A trop vouloir être spécialiste, par moment on perd la compréhension de l’autre, et ce n’est pas bien important si c’est pour une publication destinée à des spécialistes, mais si c’est pour un roman, c’est déjà plus embêtant.

Le tort du soldat, navigue donc au sein de deux rencontres, et n’arrive pas à tirer parti de l’ensemble des rencontres, mais simplement de la première. Mais c’est un livre qui est aussi surement trop court (fainéant), pour pouvoir bien déployer les deux rencontres avec force, on sent alors que les liens désirés sont en fait poussifs, et qu’ainsi on perd toute une partie de la poétique.

 Baptiste Moussette

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