Le jour avant le bonheur / Erri De Luca

Après mon triptyque sur l’auteur Akira Yoshimura, j’en commence ici un autre sur l’auteur Italien Erri De Luca avec comme premier livre Le jour avant le bonheur. Faire des critiques de plusieurs livres d’un même auteur m’intéresse car cela permet d’appréhender l’écriture au sein de narrations différentes. Pour autant, je ne vais pas faire des triptyques sur tout et n’importe quoi ; si je le fais pour cet auteur c’est bien qu’il y a quelque chose chez lui qui m’interpelle, qui me questionne, qui finalement me donne envie d’en savoir plus.

Je ne connaissais pas l’écrivain Erri De Luca avant de lire ce livre ; on m’en disait du bien, et trouvant beau le titre, voilà comment il s’est retrouvé entre mes mains. La première chose que je voudrais dire, et se sera le cœur de mon article, c’est que j’ai apprécié la lecture mais qu’il s’agit d’un roman en grande partie difficile à lire ; la fin est par contre plus facile. Cette difficulté m’a surpris, il m’est même arrivé quelquefois de revenir en arrière parce que quelque chose échappait à la bonne compréhension de ma lecture. D’autres fois, je revenais en arrière pour le simple plaisir de relire un passage qu’il soit humoristique ou poétique. Au fil des pages, j’ai enfin compris que cette difficulté était recherchée. Plusieurs indices distillés dans l’ensemble du roman expriment ou expliquent pourquoi et en quoi ce roman est difficile. C’est là un questionnement légitime, car l’histoire est somme toute simple, le vocabulaire ne contient pas des mots que l’on rechercherait frénétiquement dans un dictionnaire, et les notions et sentiments sont accessibles, facilement appréhendables. Alors pourquoi cette difficulté ? D’où vient-elle ? Mais surtout, fonctionne-t-elle ?

Le jour avant le bonheur, magnifique titre prospectif, marque la structure générale du roman. Nous avons ainsi : les jours avant le bonheur ; le jour avant le bonheur ; le jour du bonheur ; le jour après le bonheur ; les jours après le bonheur. L’ensemble est lié par des parties de Scopa (jeu de cartes italien) entre les deux protagonistes de l’histoire que sont Don Gaetano, vieux concierge qui sait lire dans les pensées, et le jeune orphelin sous sa protection, dont le livre raconte son devenir adulte. Quant au nœud de l’histoire, celui-ci tourne autour d’Anna, présence féminine entraperçue enfant par le jeune orphelin et ne le quittant plus depuis. Anna, c’est la sublime tempête, grondante dans un silence lointain, fulgurante quand elle se concrétise, elle emporte en son sein notre narrateur bien qu’il sache de Don Gaetano qu’elle n’est pas pour lui. À la fois présence fugitive et image persistante, le livre raconte l’appui chaleureux que témoigne Don Gaetano afin d’aider le jeune homme au prise avec cette tempête. À l’intérieur de cette histoire principale s’en noue une autre, une plus historique, celle de l’Italie de l’après-guerre, des derniers jours de l’occupation nazie, de l’insurrection populaire, et de l’arrivée en grande pompe des Américains. Enfin, la dernière histoire est celle de Don Gaetano, de ses vingt ans passées en Argentine et de son voyage jusqu’à Naples, c’est alors l’histoire de la force de la mer, son paradoxe d’être du recommencement autant que du surgissement. Les trois histoires n’en forment qu’une car elles se retrouvent en une écoute, celle du jeune homme, et se les appropriant, il apprend alors de la vie.

La difficulté du livre est exprimée clairement par le narrateur à la page 89. Il s’agit d’un passage amusant sur Platon qui arrive sans prévenir dans le texte. Je retranscris ici le passage :

« Pourtant Platon m’était antipathique, il s’était mis à écrire les dialogues de Socrate : comment avait-il pu se le permettre ? Il avait pris des notes le soir comme moi avec les histoires de Don Gaetano, ou se les rappelait-il ? Platon dupait le lecteur, il mettait dans la bouche de son maître et des autres ce que bon lui semblait. Il restait caché derrière eux. Est-ce ainsi que fait un écrivain ? Certes non. L’écrivain  doit être plus petit que la matière dont il parle. On doit voir que l’histoire lui échappe de tous les côtés et qu’il n’en recueille qu’une faible partie. Celui qui lit apprécie cette abondance qui déborde de l’écrivain. Avec Platon, au contraire, l’histoire reste enfermée dans son enclos, il ne laisse échapper aucun jaillissement de vie indépendante. Ses dialogues sont alignés en rang par deux, du tac au tac, en avant marche. »

Erri De Luca tente ainsi de faire en sorte que le texte lui échappe, que les mots soient plus gros que lui, plus indépendants, qu’il se passe des choses, et le plus souvent, il y arrive. C’est d’abord en coupant la linéarité du récit qu’il y arrive, il n’est pas rare de changer totalement de sujet d’un paragraphe à l’autre, ce qui rend immédiatement la lecture plus complexe. Autre conséquence de ce fait, les temps sont vifs dans le changement, le présent actualise le récit passé en le laissant déborder le plus souvent, le côtoiement est proche. Enfin, un assez beau langage poétique est présent qui anime les phrases d’une coloration particulière, prompte à les ouvrir à la pluralité non pas de la signification mais des sens. Mais à mon sens, le secret de l’écriture de ce roman ne se trouve pas simplement dans ces techniques. Elles y participent, c’est certain, pour autant il y a une phrase particulière du narrateur qui m’interpelle. Cette phrase est un commentaire d’une parole d’Anna ; elle me semble être importante pour l’écriture alors même qu’elle ne parle pas d’écriture :

«  “Dans cet immeuble, tout est plus petit que dans mon souvenir d’enfant, à part toi.”

Sa voix traversa les âges. Elle commença enfantine et finit adulte. »

 

Cette voix qui traverse les âges m’intéresse. La voix est belle, sa description magnifique, simple et profonde. Peut être suis-je dupé par d’autres mécanismes, mais j’ai bien l’impression que les phrases qui composent le roman adoptent souvent le même principe. Pas nécessairement au niveau de la gradation, mais au niveau de la coexistence de l’enfant et de l’adulte. La difficulté réside là, les phrases mêlent sans gène la force pragmatique de l’adulte avec la légèreté ou une gravité imaginative de l’enfance. Après tout, c’est d’un devenir homme dont le livre parle, et le plus souvent le narrateur étant le jeune homme, cela apparaît logique que le devenir surgisse et s’affirme par la narration. Ce fait rend difficile la lecture car le lecteur est empêché dans sa continuité pour être à la place pris dans un possible surgissement avant la fin de la phrase. Concret et calme puis, à peine la sonorité retombée, s’excitant à déployer l’image. Cependant, le texte n’est pas haché, le surgissement ici ne tue pas l’élan mais en change la portée et le sens. L’ensemble est beau et heureusement retient une morale, qui risquerait de tout gâcher à trop se montrer, car dès qu’elle apparaît, elle fixe l’histoire dans des considérations qui n’ont pas d’importance.

Néanmoins cette coexistence de l’enfant et de l’adulte par moment échoue. Il peut arriver que l’élan poétique laisse place à du discours proche de l’absurde. À ce moment là, le lecteur sort abruptement ses yeux du livre et se demande ce qu’il se passe. Je dois dire que cela m’est arrivé deux ou trois fois, c’est gênant. J’ai notamment ressenti l’absurde lors de l’échange central entre Anna et notre narrateur, l’ensemble devient une succession d’images dont la beauté simple se voit remplacée par de l’artificiel. La difficulté inhérente au récit, et qui en donnait le charme, se perd alors, et toutes les phrases raclent la gorge du lecteur. L’absurde en soi peut être intéressant mais ici il ne passe simplement pas. Les dangers du livre en sont alors la morale et l’aphorisme naïf.

Ma prochaine lecture sera l’occasion d’en apprendre plus, et d’affiner ainsi mon premier propos sur l’auteur. À ceux qui vont lire ce livre, je ne peux que leur souhaiter une bonne lecture.

Baptiste Moussette

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