Le contraire de un / Erri De Luca

Pour mon second article sur l’auteur Erri De Luca, j’ai choisi un livre assez différent du premier puisqu’il n’est pas un roman mais un recueil de nouvelles intitulé Le contraire de un. Mon premier article, sur le roman Le jour avant le bonheur, mettait en avant la difficulté de lecture que j’avais ressenti. J’avais alors cherché ce qui dans le texte me paraissait difficile, et j’avais notamment montré en quoi cette difficulté était volontairement recherchée. Avec ce recueil de nouvelles, ce n’est pas de difficulté dont je vais parler, car l’ensemble m’est apparu plus facile à lire. Est-ce là l’habitude qui commencerait à pointer le bout de son nez, ou le format (recueil de nouvelles) qui ne permettrait pas à la difficulté de s’installer, je ne saurais exactement le dire, surement un peu des deux.

En mathématique, on parle d’opposé et d’inverse. Ainsi « -1 » est l’opposé de « 1 » et « 1/1 » est l’inverse de 1. Alors qu’en est-il du titre de ce recueil, Le contraire de un ? Pour le comprendre il ne faut pas s’interroger sur le nombre mais sur le concept, c’est-à-dire qu’est-ce que cela signifie le contraire de un. La quatrième de couverture nous donne la réponse :

« Deux n’est pas le double [ajout personnel : donc on ne parle ni de nombre ni d’addition]  mais le contraire de un, de sa solitude. Deux est alliance, fil double qui n’est pas cassé. »

Voilà donc une définition du « un » et du « deux » qui écarte les nombres pour se placer dans un autre sujet, celui de la solitude et de l’alliance. La solitude c’est la condition humaine, son unité, je n’ai qu’une vie et c’est la mienne, je ne peux l’échanger, et sa présence vit en moi comme une certitude. Mais au sein de cette solitude, né nu comme un ver, et qui s’avance pas à pas au monde, je ne fais pas qu’avancer, j’y habite aussi, j’y tisse une existence. Alors intervient « deux », c’est-à-dire l’autre, le comme moi pas comme moi, ici sous forme d’alliance, mais il a bien d’autres formes. On peut aussi supposer que « deux » intervienne bien avant « un », comme condition de sa possibilité, mais c’est là une autre discussion.

L’ensemble de ces nouvelles évoque clairement des situations autobiographiques. Ce n’est certes pas une autobiographie à part entière, et ce n’est finalement pas ce qui importe dans ces récits, mais on sent tout de suite à la lecture que le « je » correspond à l’auteur. Autrement dit, si la solitude et l’alliance sont bien vécues par Erri De Luca au sein de situations lui appartenant, pour autant elles ne sont pas orientées vers un travail autobiographique, mais plutôt vers le lecteur, et plus principalement vers l’humain. Ce mot « alliance » est détourné en partie de son sens par l’auteur afin de l’exprimer dans des moments plus fugitifs. En effet, ce qui nous arrive en premier quand on pense au mot, c’est sa signification politique, comme étant un accord entre plusieurs puissances, ou encore sa signification spirituelle et politique telle qu’on la retrouve dans le mariage et son engagement. Il va de soi que les accords et les engagements peuvent être rompus, mais les deux sens demandent quand même une certaine constance dans la durée. Or dans ses récits, Erri De Luca évacue la durée pesante de l’alliance, sa bureaucratie aussi, pour la faire survenir dans des moments avant que la solitude ne reprenne le dessus. L’alliance devient alors non plus ce qui unit, mais ce qui soutient. Dès lors, reposant sur un échange de force assez mystérieux et non sur un contrat, l’alliance d’Erri De Luca est autant physique que spirituelle. Elle en est finalement peu occidentale, on peut par exemple la retrouver dans les livres de Carlos Castaneda qui racontent son apprentissage chamanique. Juan Matus, puissant sorcier Yaqui et initiateur de Carlos Castaneda, montre bien que pour accomplir sa tâche le sorcier a besoin « d’alliés », c’est-à-dire ici des entités spirituelles ou inorganiques qui vont apporter de la force et soutenir le travail du sorcier. La perspective est évidement différente du livre d’Erri De Luca, mais il y a véritablement quelque chose qui survient, la présence d’une entité assez floue et mystérieuse en l’espèce de ce « deux ».    

Ce changement de sens du mot « alliance » est d’autant plus intéressant que certaines nouvelles sont encrées dans l’engagement politique de l’auteur. Cet engagement est fort et bien de gauche puisqu’il a notamment était un des dirigeants de la formation communiste et révolutionnaire Lotta Continua. Ainsi, la manière classique de nous parler d’alliance, aurait été de parler de l’union de la force des travailleurs, comme peut le suggérer le symbole du point levé ; ou encore de nous parler de la constance, sans crise de foi trop grave, de son engagement politique, comme le suggère le nom même du mouvement Lotta Continua. Bien au contraire, la première fois qu’il parle de politique, c’est pour exprimer l’alliance qui survient lors d’une interpellation musclée de manifestants, entre celui qui a l’habitude de se faire prendre par la fourgonnette des flics et celui qui ne connaît pas les ficelles. Dans une autre nouvelle, intitulée La jupe bleue, le lecteur nage en plein milieu du local militant, et, alors même qu’on pourrait suivre l’action militante en préparation, c’est cette jupe bleue que l’on suit et fantasme à la trace. Dès lors, c’est véritablement ce « deux » qui se présente à nous, il est vécu et exprimé par l’auteur, le sujet n’est donc pas l’unification de la multitude des forces.               

Une des nouvelles montre bien l’échange de forces assez mystérieux dont je parle. Elle est intitulée Aide, et commence assez humoristiquement par l’interpellation « vous avez besoin d’aide ? », pour se finir par le constat suivant : « Et maintenant j’écris. À la place de tout autre chose possible j’ai en substitution, comme reste, l’écriture. Quel con ! »

Au sein de cette nouvelle, Erri De Luca se fait l’allié d’une femme désirant mourir. Il la pousse à s’éprouver physiquement lors d’une ballade ardue en montagne. L’échange reste physique la plupart du temps, mais il se passe finalement autre chose. Sous la fatigue physique renaît la femme dans sa capacité à accepter la solitude humaine. L’alliance est alors ce moment du « deux » qui soutient l’un ou/et l’autre dans son existence. Mais l’alliance, si elle est communication d’une force, n’est alors jamais gratuite, car pour donner il faut prendre de soi.

Plus hétérogène que Le jour avant le bonheur, plus direct aussi, Le contraire de un, peut avoir un avantage indéniable sur d’autres livres : il peut éventuellement plaire aux lecteurs qui répugnent d’ordinaire une théologie du « deux ». Justement, après avoir lu deux livres, je voudrais avancer mon premier constat sur l’auteur, constat que je reprendrais dans ma dernière critique. Pour être franc, je suis assez embêté car il y a des passages qui me séduisent et d’autres que je trouve assez futiles. La nouvelle que je préfère s’intitule Ouïe : Un cri, et elle possède le statut d’être assez dissemblable aux autres. Lesquelles sont loin d’être inintéressantes mais sans la force d’écriture qui, à mon sens, porte celle que je préfère. Il n’y a pas de doute sur le fait que nous sommes confrontés à un auteur ; Erri De Luca déploie une écriture particulière, dont le style se fait vite remarquer tout en restant aussi surprenant, ce qui est quand même quelque chose. Pour autant, nous ne sommes pas dans l’exceptionnel ; l’écriture est par moment trop liée avec une expérience pratique de l’auteur, du coup il est difficile de croiser de l’introspectif, du psychologique ; de fait, l’écriture a quelques difficultés à dépasser son site de production, alors elle le charrie, ce qui peut parfois être un peu lourd. Nous pouvons aussi regretter le peu d’humour que les deux livres possèdent. Quand celui-ci finalement se présente, il est pourtant très souvent réussi, et permet au sérieux de la poésie de gagner une autodérision vive et intéressante. Mon prochain livre de l’auteur sera Acide, Arc-en-ciel, je n’aurais donc pas parlé du plus connu, Montedidio, mais que voulez-vous ? Il faut bien faire des choix.

Baptiste Moussette  

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