L’art d’avoir toujours raison / Arthur Schopenhauer

Il est temps aujourd’hui de parler de ce que nous pouvons appeler un petit bijou de philosophie ; de nature assez pessimiste mais surtout véritable manuel de combat et de défense pour décrypter et triompher dans les discours, voici donc L’art d’avoir toujours raison. Ce traité de Schopenhauer rédigé en 1830-31, sera complété ensuite par une œuvre posthume de l’auteur, L’art de l’insulte, puis de Douleurs du monde (pensées et fragments) qui offrira surement l’occasion de mieux comprendre les deux œuvres précédentes. Ici commence donc mon troisième triptyque, et il est dédié à Arthur Schopenhauer.

Ils sont assez rares, ces livres philosophiques, qui mangent peu de pages et qui sont autant abordables qu’importants. Alors qu’en nous en croisons un, c’est avec une certaine joie que nous nous empressons d’en croquer l’intelligence. L’art d’avoir toujours raison est un livre qu’il faut lire plusieurs fois ; une première, pour montrer à tous que nous avons lu du Schopenhauer, cela fait toujours bien dans nos relations mondaines, mais il est aussi un livre à conserver près de soi et à reprendre de temps à autre tant son propos peut nous être utile à affronter les pièges que nous tendent les discours, ou encore, à nous-mêmes poser des pièges pour dominer notre adversaire, après tout il s’agit du but de Schopenhauer.  

La lecture de L’art d’avoir toujours raison peut être suivie d’un livre plus contemporain, pas tout à fait dans le même registre mais complémentaire tout de même, je veux parler du Petit cours d’autodéfense intellectuelle écrit par un philosophe canadien, proche de Noam Chomsky, à savoir, Normand Baillargeon. Les deux ouvrages permettent de développer une sagacité dans la maîtrise de l’argumentation du discours. Avec Schopenhauer, nous nous fichons éperdument de la vérité objective, ce qui compte c’est l’attaque, 38 ficelles pour écraser son adversaire tout en remportant l’adhésion de la foule, car on ne peut gagner dans l’apparence d’avoir perdu. Ces 38 stratagèmes orientés en grande partie vers l’attaque peuvent, bien entendu, être utilisés pour une défense critique. C’est en cela que nous pouvons faire le lien avec le livre de Normand Baillargeon. Dans celui-ci, on ne se fiche pas de la vérité objective ; au contraire, la tâche consiste finalement à la retrouver par le désamorçage de la propagande du discours. Ainsi, nous retrouvons nécessairement dans le livre de Normand Baillargeon, des mécanismes du discours que Schopenhauer décrit.

Assurément, L’art d’avoir toujours raison, n’est pas une tâche facile. La mise en pratique est nécessaire au livre ; comme pour tout enseignement l’exercice se doit d’amener sagacité, habitude et erreur. Nous avons alors 38 ficelles, soit à mettre en pratique à notre guise, soit qu’elles arrivent comme cela dans le discours et que nous saisissons alors le moment pour nous exercer. Maîtriser L’art d’avoir toujours raison n’est pas une tâche facile. Inversement, sa lecture l’est, que la beauté éclairée de la frappe intellectuelle nous soit aussi simplement offerte, ne peut que nous ravir, nous la vulgaire vox populi, et faire blêmir le pédantisme de la bonne société. Alors certes, certains stratagèmes seront plus ardus à comprendre, il faudra reprendre deux ou trois fois la lecture du paragraphe ; alors certes, les locutions latines et quelques mots nécessiterons un dictionnaire, mais dans l’ensemble, les idées de chaque stratagème sont facilement saisissables. Disons le encore une fois, la difficulté se trouve dans la maîtrise d’avoir toujours raison et non dans sa compréhension.

La vérité est mise de côté car ce qui importe si l’on veut gagner le combat de coqs, ce n’est pas de formuler la vérité, mais de donner à son discours l’apparence de la vérité. Pourquoi cela ? La raison est double : même si ce que je dis est la vérité, rien ne garantit que mon adversaire et les spectateurs la reçoivent comme telle. Enfin, moi-même, je peux formuler la vérité sans prendre conscience que je suis effectivement dans le vrai. Et c’est ainsi que pour gagner, il ne faut absolument pas que je me soucie de la véracité de mes dires, mais seulement de l’apparence. Nous pouvons faire ici un parallèle avec Le Prince de Machiavel ; de fait, il s’agit du même raisonnement au niveau du combat que le Prince doit mener. Exprimé de manière figurée, c’est plus facile à comprendre, le Prince joue aux échecs contre des adversaires et il doit absolument gagner. Pour cela, il faut toujours avoir des coups d’avance sur son adversaire. Ainsi, si le Prince suit les règles d’une morale, son jeu devient tout de suite plus facile à prévoir pour son adversaire. Par conséquent, pour gagner, le Prince se doit de jouer sans morale, mais en même temps d’entretenir l’apparence d’une morale, car si son adversaire découvre qu’il joue sans morale, le Prince risque de finir brûler vif sur un bûcher par la puissante et crainte condamnation de la morale.

Vous voyez ainsi comment les deux livres se recoupent. La différence est dans l’enjeu de l’attaque. Bien que le Prince attaque sans morale et garantit ainsi sa victoire, nous ne pouvons lui ôter un enjeu considérable, relevant de l’intérêt commun, à savoir la production d’une nation. A l’époque de Machiavel, l’Italie en tant que nation n’existe pas, elle est au contraire morcelée en différents royaumes qui se font la guerre. La fonction du Prince consiste donc à unifier ces royaumes, pour former une grande Italie. Au contraire, pour Schopenhauer, absence totale d’enjeu politique. Combattre pour gagner, combattre pour claquer le clapet de l’adversaire, combattre pour l’écraser, qu’il soit là, vomissant le verbiage du bouffon, ou décochant avec force le sourire serré et haineux de l’expert certifié. Combattre pour exister face à l’autre, combattre pour soi tout simplement, surement est-ce là, une leçon bien utile.

Néanmoins, s’il n’y a pas un grand enjeu politique, autre certainement que de nous en offrir la lecture, l’art d’avoir toujours raison n’est pas sans portée philosophique. Il n’est pas œuvre ni laissée au hasard ni au destin ; autrement dit, l’art d’avoir toujours raison n’est pas écrit sans raison. Au fil des stratagèmes et en y ajoutant les suppléments de ces stratagèmes écrit par Schopenhauer, puis aussi la postface de Franco Volpi qui accompagne souvent le texte dans les différentes éditions, nous comprenons que quelque chose d’autre se trame, à savoir, une féroce critique de ce que nous appelons en philosophie la dialectique.

Si nous en venons à la philosophie, alors l’art d’avoir toujours raison change de titre pour devenir, dialectique éristique. Nommer dialectique (éristique) la méthode qui permette finalement d’assouvir notre arrogance humaine en l’emportant sur le discours de notre adversaire, et cela indépendamment de toute vérité, alors même que pour la tradition philosophique la dialectique est ce mouvement de la pensée qui est censé nous conduire, au sein du discours, vers une vérité ; de fait, ce que fait Schopenhauer ne peut qu’être perçu comme une véritable irrévérence envers la dialectique traditionnelle. Une des marques de cette critique est la reprise et la répétition par Schopenhauer, d’une maxime de Démocrite (philosophe Grec du temps de Socrate) qui affirme que « la vérité est au fond du puits ». Comprenons que, si la vérité est au fond du puits, elle n’est donc pas dans la transcendance des termes du discours comme le pense la dialectique. La dissertation de philosophie, que nous connaissons à peu près tous pour en avoir fait en classe de terminale, tombe alors avec Schopenhauer à l’eau. Et effectivement, la dissertation est bien cet exercice académique qui, par la recherche et la confrontation de la contradiction, est censé nous amener vers une certaine vérité. Il serait alors peut être bon de rappeler à quelques professeurs zélés la critique de cette dialectique.

De ce livre de Schopenhauer nous pourrions en disserter. Pour autant, il faut bien que je termine mon article. Et il faut bien aussi que, vous lecteurs, puissiez le lire par vous-mêmes. Je vous le conseille sans hésitation pour toutes les raisons indiquées et d’autres encore. C’est un petit bijou de philosophie, un lecteur non philosophe peut autant s’y retrouver qu’un lecteur philosophe, et l’ensemble vous parlera sans aucun doute tant il est aisé de trouver des exemples concrets au sein de nos expériences.

Baptiste Moussette 

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