La grande à bouche molle / Philippe Jaenada

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Non terminé ! Premier livre non terminé de mon site et première lecture de l’auteur français Philippe Jaenada avec son troisième roman paru en 2001, La grande à bouche molle.  Pour autant, pas de déception particulière puisque je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre. Le roman était là, à portée de main, alors je l’ai saisi pour essayer. Résultat, je me suis arrêté vers la page 250, le livre en compte un peu plus de 370. Pas d’animosité particulière, simplement une lassitude persistante lors de la lecture qui m’a fait lâcher le bouquin. Et comme je pense qu’il est aussi important de parler des livres que l’on ne termine pas, je compose alors ma petite critique afin d’essayer de comprendre ce qui s’est passé.

            Le problème principal auquel je me suis heurté, réside dans un personnage principal vraiment très bavard. Celui-ci est, en quelque sorte, un antihéros ; détective privé anodin qui, par concours de circonstances, se retrouve plongé dans une situation peu banale. Au départ, il s’agissait pour notre détective de suivre une simple histoire d’adultère et de prendre quelques photos compromettantes, mais voilà que l’homme infidèle, lui qui ne conduit jamais, emprunte une voiture, se dirige vers le périphérique, puis l’autoroute. Notre détective, sentant l’obligation professionnel de continuer à le filer, s’aventure à son tour en dehors de Paris, délaissant sa compagne asociale dont il est amoureux.

            L’histoire en elle-même n’est pas si mauvaise, et les situations « décalées » feront parfois sourire, mais le narrateur (le détective) parle vraiment beaucoup trop et souvent pour raconter des choses dont le lecteur se serait bien passé. Il ne cesse de commenter les situations, il ne cesse de les ramener au spectaculaire, et il ne cesse aussi de commenter son action ou au contraire son inaction face à ces situations. Et c’est bien cela qui est très ennuyant : rappeler à tout moment au lecteur en quoi la situation est peu banale tout en racontant des banalités.

            Au départ, ce style particulier du commentaire incessant, est assez intriguant. On se laisse alors prendre au jeu, allant jusqu’à sympathiser doucement avec les maladresses et les nigauderies de notre narrateur. Puis très vite, au sympathique se substitue le caractère très pesant de l’écriture, qui laisse peu à peu lui même sa place à une monotonie que les accidents tragiques et humoristiques de l’histoire n’arrivent pas à effacer. Une fois la monotonie installée, difficile de faire marche arrière, chaque page devient, non pas un supplice, mais l’entretient d’une extériorisation du lecteur qui peut aboutir, comme ici, au lâchage complet du livre.

            Les commentaires ne sont pas simplement des commentaires, mais ils tissent aussi le portrait singulier du personnage principal. Portrait mêlé puisqu’il porte la marque de l’entrecroisement des trois communicants que sont le personnage, le narrateur et l’auteur lui-même, Philippe Jaenada. Le portrait est ici un « patchwork », plus ou moins réussi, qui compose un personnage principal finalement assez brouillon et faible, dont on se met à douter de l’utilité de toute cette confiture informative. Plus ennuyant encore, c’est le commentaire du commentaire, souvent posé entre parenthèse, et qui, faisant office de « réaction à chaud », vient perturber la continuité de la lecture. De fait, tout cela transforme l’écriture directe de l’auteur, qui peut sembler intéressante au départ, en une écriture finalement très éloignée, et qui se perd dans les affres du bavardage incessant. Je vous donne ci-dessous une citation assez longue qui me paraît pertinente concernant l’écriture de ce livre :

« J’adorais lire Picsou, quand j’était petit [la faute est dans le texte].  Surtout les gros, épais et denses sous leur couverture brillante, les Super Picsou Géant. On les avait bien en main, je les regardais longtemps avant de les ouvrir. Alors ça, on me mettait au lit avec un bon Super Picsou Géant, je n’avais plus besoin de rien sur terre, je me crispais de plaisir par avance, j’oubliais tout le reste, les cheveux qu’on m’avait coupés trop courts, le D en dessin, le vaccin du surlendemain, cette saleté d’Alvarez qui m’avait piqué mes gants – je m’installais confortablement sur l’oreiller, je remontais bien la couverture, et attention je vais commencer l’histoire. « Tu ne lis pas trop tard, hein, Philippe ? » (Compte là-dessus, tiens.) Mickey me gonflait, comme d’ailleurs tous les autres gentils héros de Disney, mais alors Donald, ses neveux, Picsou et compagnie, ça c’était de bons personnages (l’avare tyrannique, le naïf malchanceux, les petits malins qui font des bêtises, les voleurs stupides, ils me convenaient tous – Mickey c’était juste le bon gars bien comme il faut, avec que des qualités, courageux et intègre, sûr de lui, mièvre, je l’aurais tué). Quant j’étais malade, c’était le bonheur. Je restais toute la journée couché au chaud à lire mes Super Picsou Géant. Ce que j’aimais surtout, c’était le début, quand il ne se passait rien de particulier. »

            Tout d’abord, la citation en elle-même est assez mignonne, mais si vous la coïnciderez, non comme citation, mais comme représentative d’une grande partie du roman, vous comprendrez aisément la lourdeur et l’ennui que cela peut inspirer au bout d’un moment.

            D’autre part, ce passage qui parle des Super Picsou Géant, est assez révélateur de la manière dont l’auteur pense son personnage principal et son récit. En tout cas, c’est vrai si l’on voit en cette citation la prédominance du communicant « auteur ». Il est intéressant de remarquer que notre antihéros ressemble étrangement à Donald, autrement dit, il est attendrissant mais assez gauche. Il est aussi intéressant de remarquer le goût du non-évènement, le goût de l’ordinaire, qui forme véritablement le cœur du roman, puisque tout évènement extraordinaire devient le prétexte à un bavardage incessant.

            Enfin, au sein de cette citation, vous pouvez voir ce que j’appelle le commentaire du commentaire avec notamment ce très laid : «  (Compte là-dessus, tiens.) ». Alors là, c’est assez rédhibitoire comme formulation. Personnellement, j’ai vraiment du mal avec ces espèces d’assertions vives qui donnent la sentence de ce qui est en train de se jouer. Quand elle est seule l’assertion peut énerver, et quand elle est répétée, elle en devient très ennuyante.

        L’ensemble fait que vous avez un roman bavard, peu consistant, mais surtout ennuyeux. Alors, à moins d’accrocher directement avec le style de Philippe Jaenada, d’y trouver naturellement son compte, on hésite à avancer et terminer la lecture de ce roman. Encore une fois, pas d’animosité, simplement une lassitude grandissante, une lassitude qui m’a fait abandonner. Néanmoins, pour ne pas rester sur une défaite et un aperçu trop bref de l’auteur, je pense, un de ces jours, tenter un autre roman, peut-être bien, Le chameau sauvage, son tout premier.

Baptiste Moussette

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