La Gorge, de Žanina Mirčevska

La gorge« Tout ce qui EXISTE appartient à quelqu’un. S’il n’appartient pas à toi, il appartient à quelqu’un d’autre, s’il n’appartient pas à un autre, alors c’est à l’Etat qu’il appartient, s’il n’est pas à l’Etat, ce n’est toujours pas à toi, et si ce n’est pas à toi, je ne vois pas ce que tu fouines là. »

C’est avec ces paroles que le personnage du gardien, nommé Tine, gardien d’un si vaste domaine que l’on se demande s’il y a une fin, c’est donc avec ces paroles qu’il réprimande vivement le vol de champignons, (des pleurotes), que vient de commettre le personnage principal de la pièce. Or, il va se trouver que ce personnage principal, nommé celui qui a mangé son nom, est en fait le propriétaire du vaste domaine. Lui-même ne le sait pas au début, il va le découvrir très rapidement. Et ainsi en un rien de temps, voilà que, celui qui a mangé son nom, passe du statut de voleur pauvre à celui de propriétaire immensément riche. Sa grande faim, la faim insatiable qui l’anime, cette faim qui va lui faire vouloir avaler toute chose et qui au cœur de la pièce, aura au moins le privilège d’être légalement léchée du titre de propriété.

Du théâtre donc ! Du théâtre macédonien plus précisément. Du théâtre aussi très bien traduit, par la traductrice Maria Béjanovska, ce qui est agréable à lire. La Gorge est une pièce de Žanina Mirčevska. Née en 1967 en Macédoine, voilà qu’elle vit aujourd’hui en Slovénie. Du théâtre, du bon théâtre même, bien écrit, parlant, évocateur, dynamique, philosophique, parfois dure et violent comme un coup de poignard, mais reprenant très vite la dynamique phagocytaire qui enveloppe le tout.

Du bon théâtre oui, si ce n’est que tout passe en gorge, comme le titre l’indique. C’est là une limite assez étrange finalement. Cela empêche certes le texte de s’étaler, de se disperser, puisqu’il y a un focus sur le fait d’engouffrer les choses par la gorge, mais cela donne aussi, malgré la violence bien présente, cela donne aussi quelque chose de très sage et d’assez frustrant. C’est sage de décrire un homme qui ne peut étancher sa faim, et qui avale et avale encore, seulement par l’intermédiaire de sa gorge.

Une telle boulimie, obsessionnelle, autant sordide qu’humoristique, aurait gagné à être furieuse et lancinante sur l’ensemble du corps. S’il mange des fraises, pourquoi cela doit-il passer par la gorge ? Ne peut-il pas engouffrer des fraises en les écrasant contre sa peau ! Il appuierait si fort que la matière rentrerait en passant par les pores de la peau ; et les narines ? Ne peut-il pas boire son vin et engouffrer des frites par les narines ! Et bien d’autres choses encore, ne pourrait-il pas vouloir phagocyter l’air ? Son épaisseur ou sa moiteur ou son attente, l’air et puis le soleil aussi, vouloir engloutir ses rayons qui tranquillement tombent sur sa propriété.

Deux déceptions donc. L’absence et le silence de l’ensemble du corps, et le fait de vouloir engouffrer des choses somme toute assez banales. Et quand bien même il en vient à vouloir se manger lui-même, qui n’a donc jamais pensé à se croquer, voilà une pensée assez commune.

Si ces deux déceptions empêchent le texte de véritablement prendre la mesure de sa folie, et empêchent ainsi de jouir sans entrave de la boulimie obsessionnelle du personnage, elles font pour autant sens à considérer l’esprit de conte qui baigne au sein de ce texte. Effectivement, il est très difficile de faire un conte, ou de produire un effet conte, si l’auteure travaille trop la folie au lieu de se concentrer sur des choses clairement identifiables. Voilà pourquoi, à la lecture, on ressent la rencontre d’une « pensée commune » ; c’est l’esprit conte qui s’affirme. Les personnages et les situations eux-mêmes ont véritablement quelque chose de l’ordre du conte ; la présence d’animaux parlant en est une autre preuve.

Est-ce à dire qu’il n’aurait pas fallu de conte ? Question difficile ! Car il permet tout de même de communiquer aisément avec le lecteur, avec le spectateur, et il permet aussi de construire tout autant aisément un discours, un logos, qui donne au texte une direction bien spécifique. Ici c’est bien entendu notre soif de la possession et de la consommation qui sont visées.

Mais le problème de ce conte noir, c’est bien cette violence par moment assez artificielle qui en découle. Violence crue oui, cela ne me dérange pas, mais le côté artificiel me gène plus. C’est assez simple à comprendre, comme l’auteure désire aller assez loin dans son propos, et qu’elle s’enferme au sein du conte, elle est finalement obligée, pour que sa propre violence saille au sein du conte et l’emporte donc sur la violence inhérente au conte, elle est bien obligée de surenchérir.

Par ce biais du conte, Žanina Mirčevska éloigne son écrit du furieux qui aurait pu être au cœur de la mêlée, et qui aurait pu enfin porter cette boulimie obsessionnelle en quelque chose de plus sordide encore, et aussi de plus humoristique et de plus singulier. Le fabuleux freine une véritable violence, tout en donnant une lecture un peu trop aisée. Il reste néanmoins, si on prend le parti du conte, il reste néanmoins une écriture forte et passionnante, dynamique, appelant donc la théâtralité, et qui arrive à épuiser son sujet. Le conte noir de Žanina Mirčevska fonctionne très bien en sa nature de conte, seul reproche donc, le fait que cela soit effectivement un conte.

Baptiste Moussette

 La Gorge, de Žanina Mirčevska

Traductrion, Maria Béjanovska

Éditions : L’espace d’un instant

ISBN : 978-2-915037-82-1

2 réflexions au sujet de « La Gorge, de Žanina Mirčevska »

    1. Voilà mon erreur corrigée, vous pouvez vous retrouvez dans cette phrase : « Du théâtre donc ! Du théâtre macédonien plus précisément. Du théâtre aussi très bien traduit, par la traductrice Maria Béjanovska, ce qui est agréable à lire. » Ainsi qu’à la toute fin de l’article.

      Cordialement,

      Baptiste

Répondre à Maria Béjanovska Annuler la réponse.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>