Gérard Lépinois, Le hasard et la mort

 

Le hasard et la mort couvertureLe hasard et la mort, et non, Le hazard et la mort ; ne pas oublier non plus le « d » à la fin qui renvoie à l’adjectif « hasardeux », ou encore au verbe « hasarder ». Quant à « la mort », attention de ne pas l’écrire, « maure », car c’est là le nom des habitants de l’ancienne Mauritanie, ou encore d’éviter l’orthographe « mord », car c’est là le verbe mordre. Bref, soyez un lecteur rigoureux, c’est important pour la compréhension de ce livre, d’autant qu’il n’est pas si simple à lire. Mais tout aussi important, laissez vous aller et goûtez au plaisir de la faute, en lisant ou en écrivant un peu en travers, ce titre emblématique de l’auteur, Gérard Lépinois.

Le hasard et la mort est un essai, paru au « Cahiers de l’Égaré ». Une réflexion pleine de vie y est menée, à partir d’un grand type de notions assez particulier, celui-là même qui a tendance à en manquer de la vie, en nous apparaissant toujours d’emblée comme abstrait et bien éloigné de nos préoccupations quotidiennes. En même temps, il ne s’agit pas non plus pour l’auteur, de dire et de faire du n’importe quoi avec ces notions, mais bien de faire ressortir, avec humour avec gravité ou encore avec banalité, en quoi ces mots sont percutants à penser, au plus proche, nos sociétés.

Autant vous prévenir cher Lecteur. Si vous êtes partisan stricte d’une philosophie analytique, il est surement préférable que vous passiez ici votre chemin, tant l’auteur Gérard Lépinois, aime à se saisir d’une rigueur scientifique pour en exprimer tout le dialogue possible et la transportabilité politique et sociale. Vous avez donc en vos mains, un essai qui ne s’effraie pas à mêler les écritures, les tonalités, les couleurs, afin d’en dégager une réflexion vivante.

Pour autant, la rigueur est bien présente. L’ouvrage compose, en quelque sorte, un puissant maillage autour de ce thème, le hasard et la mort, maillage qui est assez impressionnant, et qui est aussi bien serré, et qui ne se laisse donc pas disperser. Après lecture, nous avons effectivement cette sensation, d’avoir parcouru, de long en large et en travers, le champ divers que ces notions appellent, mais dont nos pas auraient été comme bien chaussés à affronter cette diversité.

Gérard Lépinois, qu’il disserte ici sur le hasard et la mort, ou sur d’autres choses au sein de ses autres livres, comme Fiction du capital, est un auteur politiquement engagé. Bon… avec le titre, Fiction du capital, vous comprenez immédiatement qu’il n’est pas capitaliste. Mais quand je parle d’engagement chez Gérard Lépinois, c’est surtout d’un engagement vis-à-vis de l’humain dont je veux parler, et non d’un engagement au sein d’un parti politique particulier. En effet, l’écriture de l’auteur est toujours une écriture en recherche, et non l’abatage d’un modèle qu’il conviendrait d’adopter. En recherche de quoi ? En recherche de relations entre les humains qui soient plus pénétrantes. Non pas qu’il faille sauter comme un fou sur notre voisine de palier, mais bien plutôt arriver à nouer des relations, durables ou éphémères, qui donnent la possibilité de prêter à conséquence au sein des vies. « Prêter à conséquence », non ici en un sens négatif, mais au sens de (re)trouver une épaisseur qualitative au sein de nos relations.

Le hasard et la mort, réflexion ancrée au sein de l’existence, réflexion plurielle, tourne donc autour, et prend comme enjeu, la question de la rencontre. Et par le maillage, scientifique, philosophique et littéraire du hasard et de la mort, il s’agit ainsi d’explorer les nœuds de passage, les transformations, d’une simple rencontre à celle que l’on nomme « essentielle ». La simple rencontre, totalement jetée à la puissance mondaine du hasard, ou inversement, totalement en prise à la production humaine, technique et ludique, du hasard, ne peut exprimer qu’une rencontre de l’artifice. Artifice du destin pour l’une et artifice de l’artificiel pour l’autre. Dès lors, c’est une troisième voie qui est recherchée, celle plus politique et plus poétique, qui ferait de la rencontre, non un évènement de l’aliénation, mais au contraire un évènement essentiel, un évènement riche en dialogue, riche en pénétration des êtres, un évènement à visée humaniste.

« Mourir, c’est au moins devoir être arraché à notre échelle humaine ». Et si cet arrachement est bien entendu singulièrement en réflexion au sein de l’ouvrage, la mort est aussi présente sur l’ensemble des pages, comme une présence, parfois parlante parfois muette, puisque aux prémices de ce livre existe un véritable drame, dont l’auteur, amicalement et subtilement, se saisit. Dès lors, ce n’est pas tant la problématique de la mort en elle-même dont il est question, mais bien, pour nourrir encore le thème  de la rencontre, la question de la disparition et du disparu.

Enfin, pour terminer ma critique, voici un extrait de l’ouvrage. Je change totalement de tonalité, car il s’agit d’un extrait que je trouve d’une pertinence humoristique intéressante. Et ce livre de Gérard Lépinois, comme ses autres livres d’ailleurs, ne sont jamais dénués d’une certaine malice à décrire les choses avec un peu d’humour (ou avec une tonalité un peu décalée) afin d’en montrer, souvent, tout l’absurde de la situation.

Extrait :

« Comment procède-t-on au tirage du loto à la télévision du service public ? La présentatrice (une jeune blonde) commence par risquer la question suivante : « Où la chance va-t-elle se poser aujourd’hui ? »

On montre alors une carte de la France métropolitaine (pourquoi seulement ?). Il est donc question que la chance tombe, comme par elle-même, quelque part sur ce territoire.

Il s’agit pour l’essentiel du tirage du gros lot ou jackpot, lequel s’élève aujourd’hui à soixante millions d’euros. On va faire appel pour ce tirage à une grande machine où le plastique transparent prédomine. Elle se présente sous la forme d’une sphère (la terre idéale ?) à l’intérieur de laquelle de nombreuses boules numérotées sautent en tous sens, mues par on ne sait quel mécanisme. Une à une, cinq d’entres elles seront propulsées tout en haut, sortiront de la sphère et rouleront sur une petite rampa avant de s’arrêter. Les numéros de ces cinq boules formeront la combinaison gagnante.

Ensuite, sera consulté une machine annexe qui, en faisant glisser à une vitesse vertigineuse la France entière des parieurs concernés (c’est, du moins, ce qu’on laisse supposer), permettra de voir si la chance s’est posée sur quelqu’un.

Ce soir, ce ne fut pas le cas, mais, lot de consolation, cela fît monter le jackpot à soixante-dix millions d’euros pour le prochain tirage. »

Le hasard et la mort, de Gérard Lépinois

Editeur : Les Cahiers de l’Égaré

195 pages

25 euros

ISBN : 978-2-35502-025-4

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