Ecosocialisme de Michael Löwy / Marx écologiste de John Bellamy Foster

                   

Voici un article un peu singulier, je vais parler de deux livres en même temps. Ils sont très proches, se complètent, je les ai lus ensemble, c’est pourquoi je me permets d’en parler dans un même article. Il s’agit de deux livres politiques, dont le sujet est assez surprenant au départ, puisqu’il développe ce que l’on appelle une pensée écosocialiste, c’est-à-dire, comme le terme le montre, l’alliance de l’écologie et du socialisme. Surprenant en effet, car, de prime abord, l’image du socialisme reste quand même marquée par l’image d’un productivisme forcené. Politiquement, ces deux livres ont donc comme tâche de casser l’image productiviste du socialisme, et en même temps de montrer en quoi la notion de capitalisme vert (ou propre) est une notion contradictoire. Je sais bien que traiter d’un sujet politique est souvent une idée assez dangereuse, tant celle-ci peut nous mettre en désaccord, mais ces deux livres restent néanmoins très intéressants par la portée intellectuelle et pragmatique qu’ils développent. Et puis, pour le dire franchement, la lecture des deux livres donnera des perspectives réjouissantes pour un lecteur intéressé autant que cela donnera des armes pour un lecteur non intéressé. Alors n’ayons pas peur de parler politique.

Ces deux livres parlent de la pensée écosocialiste ; pensée qui tire son origine d’une émulation autour d’une nouvelle lecture de la philosophie de Karl Marx. Pour ceux qui l’ignorent, la lecture traditionnelle de la philosophie marxiste, consiste à dire que la classe des travailleurs, c’est-à-dire celle qui ne possède ni le capital ni le foncier, et donc celle qui ne possède que sa force de travail, doit s’unir pour s’emparer des moyens de production. Et cela afin de mettre fin à l’exploitation des travailleurs par la collectivisation des moyens de production. Cette lecture traditionnelle, qui insiste sur la révolution du concept de « propriété », est cependant peu bavarde quand il s’agit de s’interroger sur la manière dont la collectivisation peut finalement reproduire les principes du système capitaliste au lieu de les supprimer. Autrement dit, le socialisme tel qu’on l’entend traditionnellement, consiste dans l’appropriation sociale des capacités productives par les travailleurs, mais il parle peu d’une critique véritable du système productif lui même qui permettrait pourtant de comprendre qu’il ne s’agit pas de produire pour produire. Et cela nous amène tout naturellement vers l’image d’un Marx tout autant collectiviste que productiviste. A cela se rajoute le poids de l’histoire, avec notamment le Stalinisme et l’industrialisation de l’Union Soviétique, qui, d’une certaine manière, sont le résultat négatif de cette lecture traditionnelle.

Le livre de John Bellamy Foster est consacré à la philosophie marxiste, et son titre, Marx écologiste, est assez provocateur puisque le terme même d’écologie n’existait pas au temps de Marx. Pour autant, John Bellamy Foster semble bien conscient de son anachronisme. Il ne s’agit donc pas de faire de Marx un écologiste pur et dur, mais de s’attacher à montrer un Marx soucieux de dénoncer l’impact sur l’environnement du système capitaliste. Quant au livre de Michael Löwy, il développe en détail ce qu’est une pensée écosocialiste. Michael Löwy est d’ailleurs l’un des penseurs et militant politique qui développa l’écosocialisme en France ; John Bellamy Foster en est un des représentants aux Etats-Unis.

La nouvelle lecture de la philosophie marxiste, qui est donc un des fondements de la pensée écosocialiste, s’attache aux faiblesses de l’ancienne lecture en insistant sur la critique des capacités productives. Il s’agit notamment de lutter sur deux fronts : d’une part le front écologique, en rendant visible les passages dans la philosophie marxiste qui s’attache à montrer les dommages sur l’environnement du système capitaliste, c’est là le front pragmatique. D’autre part, le front de la finalité du socialisme, c’est-à-dire ce que l’on est en droit d’attendre d’une société socialiste, c’est là le front théorique, et ce que l’on est en droit d’attendre c’est une société de qualité, une société dans laquelle il fait bon vivre. La nouvelle lecture est dite « nouvelle » en tant qu’elle commence à s’affirmer aujourd’hui, cependant, il ne faudrait pas croire non plus que la lecture traditionnelle n’aurait jamais eu de concurrence. C’est le cas par exemple du philosophe allemand Walter Benjamin qui critiqua assez tôt la lecture productiviste ; je cite ici le livre de Michael Löwy (p. 27) :

« […] dès 1928, dans son livre sens unique, il dénonçait l’idée de domination de la nature comme un « enseignement impérialiste » et proposait une nouvelle conception de la technique : non plus maîtrise de la nature par l’homme, mais « maîtrise du rapport entre la nature et l’humanité. » »

Cette critique de Walter Benjamin, on peut aussi la ressentir dans son ouvrage le plus connu, L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique. Au mot d’ordre, produire pour produire, on peut faire l’analogie avec une autre expression, à savoir, « qu’advienne l’art, le monde dût-il périr ». Expression que critique fortement Benjamin puisqu’elle exprime le monde industriel, technique, mécanisé, et guerrier de l’art futuriste italien :

« « Qu’advienne l’art, le monde dût-il périr », tel est le mot d’ordre du fascisme, qui, de l’aveu même de Marinetti, attend de la guerre la satisfaction artistique d’une perception sensible modifiée par la technique. L’art pour l’art semble trouver là son accomplissement. Au temps d’Homère, l’humanité s’offrait en spectacle aux dieux de l’Olympe ; c’est à elle-même, aujourd’hui, qu’elle s’offre en spectacle. Elle s’est suffisamment aliénée à elle-même pour vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique de tout premier ordre. Voilà l’esthétisation de la politique que pratique le fascisme. Le communisme y répond par la politisation de l’art. »[1]

Pour bien comprendre la critique que fait Walter Benjamin de l’art et du fascisme italien, je donne, ci-dessous, une assez grande citation du Manifeste du futurisme ; manifeste écrit par Filippo Tommaso Marinetti (rappelons que celui-ci a soutenu le régime fasciste de Benito Mussolini). Cette citation est un bon éclaircissement de la relation entre l’industrie, la guerre et l’art ; relation que critique Benjamin.

« Nous voulons glorifier la guerre, — seule hygiène du monde le militarisme, le patriotisme, le geste destructeur des anarchistes, les belles Idées qui tuent, et le mépris de la femme. Nous voulons démolir les musées, les bibliothèques, combattre le moralisme, le féminisme et toutes les lâchetés opportunistes et utilitaires. Nous chanterons les grandes foules agitées par le travail, le plaisir ou la révolte; les ressacs multicolores et polyphoniques des révolutions dans les capitales modernes: la vibration nocturne des arsenaux et des chantiers sous leurs violentes lunes électriques: les gares gloutonnes avaleuses de serpents qui fument: les usines suspendues aux nuages par les ficelles de leurs fumées: les ponts aux bonds de gymnastes lancés sur la coutellerie diabolique des fleuves ensoleillés: les paquebots aventureux flairant l’horizon: les locomotives au grand poitrail, qui piaffent sur les rails, tels d’énormes chevaux d’acier brides de longs tuyaux, et le vol glissant des aéroplanes, dont l’hélice a des claquements de drapeau et des applaudissements de foule enthousiaste. »[2]

Voilà donc l’idéologie contre laquelle Walter Benjamin se bat farouchement. Il apparaît alors logique que sa lecture marxiste soit dégagée de son côté productiviste, pour au contraire, mettre en avant la « maîtrise du rapport entre la nature et l’humanité » au sein de la relation entre l’homme et la technique. Mais plus important encore, ce détour par l’idéologie du futurisme italien, montre quelque chose d’essentielle sur la lecture traditionnelle productiviste de la philosophie marxiste ; à savoir, la nécessité de l’externaliser de la philosophie. En effet, si l’on veut critiquer profondément cette lecture, il convient de ne pas s’attacher qu’à la philosophie politique tant la fascination pour l’industrie se présente dans des disciplines variées, ici l’art. De fait, il conviendrait de discuter de tout un ensemble de choses, lié finalement à l’histoire, à la compréhension d’une époque. Il conviendrait de partir de la lecture productiviste de la pensée de Marx et de la mettre en relation avec cet ensemble de choses, afin de produire une critique éclairée. Et justement, il me semble que c’est là un travail dont le chantier n’a pas vraiment encore commencé, puisque les écosocialistes restent finalement très proche du texte marxiste. Mais peut-être est-ce là une méconnaissance de ma part. Quoi qu’il en soit, Walter Benjamin défend une lecture non productiviste de la philosophie marxiste, en mettant en avant, ce que John Bellamy Foster reprendra bien plus tard dans son ouvrage, Marx écologiste, à savoir, la présence chez Marx d’une critique de la rupture du lien métabolique entre la nature et l’homme.

La rupture du lien métabolique entre la nature et l’homme :

Qu’est-ce que cela signifie ? Qu’est-ce qu’une rupture du lien métabolique entre la nature et l’homme ? De fait, c’est la porte d’entrée d’un souci écologique chez Marx. Voici une citation de Marx tirée du livre de John Bellamy Foster : 

« « Du point de vue d’une organisation économique supérieure de la société, le droit de propriété de certains individus sur des parties du globe paraîtra tout aussi absurde que le droit de propriété d’un individu sur son prochain. Une société entière, une nation et même toutes les sociétés contemporaines réunies ne sont pas propriétaires de la terre. Elles n’en sont que les possesseurs, elles n’en ont que la jouissance et doivent la léguer aux générations futures après l’avoir améliorée en boni patres familias. » »[3]

Cette citation, John Bellamy Foster fait bien de la signaler, car effectivement elle donne un autre sens au concept de « propriété ». Celui-ci n’est pas ici utilisé strictement dans son sens traditionnel. Il ne vient pas désigner le changement révolutionnaire qui amènerait une collectivisation de la propriété, mais se glisse au contraire dans la relation entre l’homme et la nature, afin d’en montrer l’impossibilité du concept même de « propriété ». Ce qui est intéressant c’est que cette impossibilité n’est pas fondée par les forces sociales. Car en effet, si elle était fondée par les forces sociales, alors se serait faire la même erreur que la lecture traditionnelle qui correspond à une position anthropocentriste. La différence est un peu difficile à saisir, mais pour le dire simplement, ce qui est mis en avant dans cette citation ce n’est ni l’homme ni la nature en eux même, mais c’est l’interdépendance de leur relation. Voilà de quoi nous parlons : La nature comme condition première de notre existence, et les forces sociales comme condition première du souci de notre impact sur la nature.   

Dès lors, il convient de s’intéresser non pas « à la maîtrise de la nature par l’homme, mais à la « maîtrise du rapport entre la nature et l’humanité. » »  Objectivement, c’est là une révolution dans la manière d’aborder la pensée de Marx. Ce dialogue entre la nature et l’homme est rendu possible par un humanisme éclairé dans son rapport à la nature, qui fait de l’homme un être qui ne fait que passer sur terre. Et si nous ne faisons que passer, alors il convient littéralement de ne pas la piétiner, et de l’améliorer en bon père de famille, c’est-à-dire de l’entretenir. [Remarquons, en passant, le sexisme de Marx] Il y a ici finalement une marque de la morale de la philosophie marxiste, et celle-ci permet de contrebalancer la violence d’une trop brusque pensée matérialiste sur le monde. Je ne vais pas le faire ici, mais pour mieux comprendre cela, je pense qu’il serait intéressant de creuser le lien entre Marx et Épicure. Comme le souligne John Bellamy Foster, Marx consacra sa thèse à Épicure.      

La rupture métabolique entre la nature et l’homme correspond alors au moment dans lequel nous oublions ce lien de non propriété entre l’homme et la nature, et que nous en venons alors à produire n’importe quoi n’importe comment. Mais plus fondamentalement, le terme de « métabolisme » nous renvoie directement vers l’idée d’un échange organique entre l’homme et la nature.

Biologiquement, ce que l’on entend par métabolisme, c’est le travail complexe d’un organisme afin d’extraire de l’énergie de différentes molécules, pour enfin convertir cette énergie en élément nécessaire à l’organisme. Il y a deux phases : Le catabolisme et l’anabolisme. Le catabolisme dégrade des molécules complexes en molécules simples, et cette dégradation produit de l’énergie. L’anabolisme est, au contraire, une synthèse ; il utilise l’énergie de la dégradation afin de reconstituer des molécules complexes qui serviront à l’organisme.   

            Voilà si l’on peut dire une vision matérialiste de la vie, puisque que « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » ; ou encore, « rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent, puis se séparent de nouveau. »[4]

Penser une rupture métabolique, revient donc à affirmer le fait que l’ensemble de ce travail d’échange et de transformation, est menacé dans son effectivité. Le capitalisme, en tant qu’il cherche à maximiser sa productivité, entretient une relation à la nature qui n’est pas soutenable. Et le socialisme lui-même, s’il ne fait pas l’effort de critiquer les capacités productives, et donc de ré-instituer un rapport métabolique avec la nature, alors il ne peut que contribuer à la rupture de ce lien. D’où l’importance de l’idée d’une « planification » comme garantie de retrouver ce lien métabolique :

« De plus, nulle part dans les écrits de Marx on ne trouve l’idée qu’une relation soutenable à la terre naîtrait automatiquement de la transition au socialisme. Au contraire, il n’a pas cessé de mettre en avant la nécessité de planification dans ce domaine, avec notamment des mesures visant à faire disparaitre l’antagonisme entre villes et campagnes par une répartition plus uniforme de la population et la restauration et amélioration des sols à travers la restitution de leurs nutriments. »[5]

C’est notamment avec les travaux du chimiste allemand Liebig qui publia un livre pour dénoncer le « High farming » (agriculture intensive) que Marx commença véritablement à prendre conscience du lien métabolique entre l’homme et la nature. Contre l’agriculture intensive, Liebig proposait une agriculture rationnelle, dont la loi de restitution en était le principe. Ce qui devait être tiré de la terre se devait d’être ensuite réintroduit. Pour prendre la mesure de la persistance générale d’un souci écologique chez Marx et chez Engels, je cite ici John Bellamy Foster :

« A divers moments de leur travail, ils ont évoqué des problèmes comme ceux de la déforestation, de la désertification, du changement climatique, de la disparition des cerfs des forêts, de la marchandisation des espèces, de la pollution, des déchets industriels, du relâchement de substance toxique, du recyclage, de l’épuisement des mines de charbon, des maladies […] »[6]

On aura compris, les deux livres dressent habilement un portrait « nouveau » de la philosophie marxiste. Ils s’appuient sur celle-ci pour développer la thèse centrale de la pensée écosocialiste, c’est-à-dire l’interdépendance foncière entre le socialisme et l’écologie. Si on reprend les mots de Paul Ariès, représentant du mouvement de la décroissance et partisan de l’écosocialisme, cela donne : « tout socialisme non écologique est une impasse ; toute écologie non socialiste est une imposture. » Voilà de quoi faire réfléchir.

Baptiste Moussette


[3] Karl Marx, Le capital, livre 3, tome 3, Paris, éditions sociales, 1974, p. 159, In, John Bellamy Foster, Marx écologiste, éd. Amsterdam, Paris 2011, p. 16

[4]  La première citation renvoie à Antoine Lavoisier, chimiste et philosophe Français du 18em siècle. Et cette citation renvoie à la seconde, c’est-à-dire la formule du philosophe Grec Anaxagore.

[5] John Bellamy Foster, Marx écologiste, éd. Amsterdam, Paris 2011, p. 66

[6] Ibid. p. 16


[1] Walter Benjamin, L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, éd. Allia, Paris, 2010, p. 77

[2] Filippo Tommaso Marinetti, Manifeste du futurisme, Inter : art actuel, Numéro 103, automne 2009, p. 6, URI : http://id.erudit.org/iderudit/59333ac

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