Douleurs du monde / Arthur Schopenhauer

Et voici donc, dans l’élan joyeux de vous écrire encore et encore, Douleurs du monde / Pensées et fragments, le livre qui clôt la trilogie sur Schopenhauer. Celle-ci est d’ailleurs volontairement périphérique, refusant ainsi de s’attaquer au bloc philosophique qu’est l’ouvrage Le monde comme volonté et comme représentation. Essentiellement, il y a trois « raisons » à ce décentrement : d’abord, le fait que je voulais lire avant tout L’art d’avoir toujours raison. Ensuite, la présence d’un désir un peu faiblard de se manger les plus de 1400 pages de l’ouvrage central de Schopenhauer. Enfin, avec cet ouvrage Le monde comme volonté et comme représentation, c’est un véritable dossier philosophique qu’il m’aurait fallu faire et non pas simplement une critique de lecture comme je le fais ici.

Douleurs du monde / Pensées et fragments, délivre la pensée d’un monde telle que son titre le laisse paraître. Autrement dit, on ne s’extasiera pas avec Schopenhauer du charme et de la joie que l’on peut éprouver à la vue de ce monde, et comme il le dit très bien lui-même sur le ton d’un questionnement rhétorique : « Le monde n’est-il donc qu’une lanterne magique ? » Autrement dit, la beauté du monde ne rachète pas sa misère. Dès lors, que nous faut-il en conclure de ce monde ? 

Dans cet ouvrage, deux lectures différentes sont possibles, l’une d’elle ne me paraît pas intéressante. C’est celle qui consiste à goûter le pessimisme de Schopenhauer, d’en acquiescer l’amertume, pour enfin s’y morfondre soi même. Ce qui donne le peu d’intérêt de cette première lecture c’est son horizon, son point de chute, c’est-à-dire la mort. Or, un lecteur ne meurt pas, il lit, il occupe une activité de la vie, et peut-être d’ailleurs attend-t-il de cette activité quelque chose. Schopenhauer prend une image intéressante pour parler de la mort et de l’activité dans la vie ; l’image est à double tranchant et va permettre de comprendre les deux lectures possibles :

« Et de même qu’au point de vue physique la marche n’est qu’une chute toujours empêchée, de même la vie du corps n’est qu’une mort toujours suspendue, une mort ajournée, et l’activité de notre esprit n’est qu’un ennui toujours combattu… Il faut enfin que la mort triomphe : car nous lui appartenons par le fait même de notre naissance, et elle ne fait que jouer avec sa proie avant de la dévorer. »

Prendre la marche, transformer son élan horizontal qui nous permet d’avancer pour passer dans une verticalité de la chute, certes rattrapée mais chute tout de même, puis penser l’ensemble comme étant analogue à la mort qui serait continuellement prête à se jeter sur nous ; nous avons là véritablement une parole d’une grande violence, littérale et symbolique, de nos vies. A mon sens, la lecture peu intéressante est celle qui s’accroche à la violence et au sérieux de l’annonce. On ne peut alors que s’engouffrer dans un pessimisme qui ne mènerait à pas grand-chose, si ce n’est à la douleur nue de marcher la mort au dessus de l’épaule. A dire vrai, c’est vrai que nous marchons la mort au dessus de l’épaule puisqu’elle peut surgir à tout instant. Mais une telle lecture, qui s’arrête à en dégager toute la douleur, fait l’impasse de quelque chose d’autre, présent aussi dans le texte, à savoir une certaine absurdité de la situation, absurdité qui peut même par moment se transformer en un humour absurde.

L’autre lecture, celle qui possède un intérêt, s’attache donc à l’absurdité du monde dans lequel nous vivons, et non à se morfondre dans le pessimisme. Hé oui, ce n’est pas la même chose que de jeter sur le monde un regard mauvais et un regard absurde. D’ailleurs, le titre de l’ouvrage suggère lui-même la double lecture : d’un côté nous avons « Douleurs du monde » qui est la marque du pessimisme, mais, accolé à ces mots, s’en trouve d’autres « Pensées et fragments », qui suggèrent un éparpillement de ce monde dans une dissonance. Avec le pessimisme le monde est mauvais ; avec l’absurde le monde ne tourne pas rond, il se fragmente en situations éparses dont il devient difficile d’en trouver l’unité de sens.

Imaginez un homme marchant véritablement comme le décrit Schopenhauer, rebaptisez le comme il vous plaira (La mort au trousse par exemple), et vous avez là un tableau humoristique imparable. Rendre ridicule la marche n’est pas un acte innocent, mais c’est au contraire une expression comique puissante, liée au corps, à sa civilité (on peut penser au bouffon qui marche sur les mains par exemple). Plus proche de nous, il y a aussi ce sketch des Monty Python intitulé « Le ministère des marches ridicules ». Mais si on parle des Monty Python, on ne peut certainement pas oublier l’incontournable chanson « Always Look On The Bright Side of Life » dont je retranscris ici une partie des paroles :

 « Come on! Always look on the bright side of life… For life is quite absurd, And death’s the final word. You must always face the curtain with a bow! Forget about your sin — give the audience a grin, Enjoy it — it’s the last chance anyhow! »

Et un peu plus loin la chanson continue sur :

« Life’s a piece of shit
When you look at it
Life’s a laugh and death’s a joke, it’s true.
You’ll see it’s all a show
Keep ‘em laughing as you go
Just remember that the last laugh is on you. »

Bien qu’elle s’exprime sur le ton de l’humour, cette chanson ne donne pas des paroles en l’air, elle est, de facto, une argumentation assez redoutable contre le pessimisme. L’humour permet ainsi de faire face à cette mort qui marche par-dessus notre épaule et de la tourner en ridicule. J’insiste sur la subversion de la philosophie pessimiste par la philosophie absurde, car, à y regarder de plus près, on trouvera dans ce livre de Schopenhauer beaucoup de tableaux que l’on pourra transformer comme je viens de le faire pour l’exemple de la marche. La philosophie pessimiste utilise souvent l’image pour que son lecteur rentre plus aisément en empathie avec ce qui est dit. C’est là une force de la philosophie pessimiste, mais aussi une faiblesse, puisque l’image peut être alors subvertie. D’ailleurs, nous avons là surement une règle générale de la discipline philosophique, il est en effet très rare, en philosophie, de gagner de la puissance sans en gagner aussi la possibilité d’en perdre. Enfin, j’insiste sur l’absurde pour une dernière raison, une plus sage, qui est qu’il s’agit là en vérité de la lecture académique actuelle de la philosophie de Schopenhauer. Cette présence de l’absurde se retrouve effectivement dans le texte, mais permet aussi de faire le lien avec l’influence de la philosophie de Schopenhauer sur des philosophies plus contemporaines. Si on reste dans le pessimisme, on peut penser par exemple à la philosophie d’Emil Cioran, qui est certainement l’écrivain (de langue française et roumaine) le plus sublime d’une philosophie de la douleur et de l’ennuie. Je vous l’avoue, lire du Cioran, est une expérience littéraire rare et précieuse, et cela même si on ne souscrit pas à sa philosophie. Si on garde un monde tel que Schopenhauer le décrit mais qu’on en trace en même temps une perspective plus optimiste, c’est-à-dire qui réfute le suicide, on peut certainement penser à L’étranger d’Albert Camus.

Pour revenir un peu au texte lui-même de Schopenhauer, le livre est décomposé en différents thèmes. Vous avec une réflexion sur le monde, dont je viens finalement de parler, vous avez une réflexion sur l’art, sur la femme, sur la politique etc. Il faut dire que les thèmes sont inégaux en longueur et en qualité. Ainsi, il n’est pas rare lors de la lecture, de passer sur un passage que nous trouvons intéressant pour enfin finir sur un autre que l’on trouvera limite acceptable. Certaines considérations naviguent en effet dans une prétention et une fausseté qu’il convient de combattre. Je pense bien évidement aux propos misogynes sur les femmes. Comme elles sont ce par quoi la douleur du monde est toujours reproduite (la souffrance de l’accouchement), elles ne peuvent être nécessairement que méprisées. Mais je pense aussi à la métaphysique de l’amour, dans laquelle Schopenhauer passe son temps à répéter, comme s’il essayait de s’en convaincre, que l’amour n’est que l’instinct de conservation de l’espèce :

« Pour atteindre son but, il faut donc que la nature abuse l’individu par quelque illusion, en vertu de laquelle il voit son propre bonheur dans ce qui n’est, en réalité que le bien de l’espèce ; l’individu devient alors l’esclave inconscient de la nature, au moment où il croit n’obéir qu’à ses seuls désirs. »  

Une ou deux fois cela passe, à la rigueur on en rira, mais au bout de la dixième un ras-le-bol s’installe. Parce qu’imaginer un être poussé vers un autre être par le génie fourbe de la nature, c’est avant tout fermer les yeux sur les problématiques sociales de l’amour ; alors certes la sociologie n’est pas du temps de Schopenhauer, mais cela n’enlève pas la désinvolture qu’il montre à l’égard de la question sociale.

Douleurs du monde / Pensées et fragments donne à mon sens un bon aperçu de la philosophie de Schopenhauer. C’est un livre peu compliqué, écrit dans un langage clair, qui utilise souvent l’image, et qui noue l’humanité entre douleur et ennuie. Il conviendra bien sur d’y faire un peu de tri pour de ne pas avaler les couleuvres qui vont avec, et de produire ainsi une lecture dégagée du poids de la douleur, c’est-à-dire non suicidaire. Ce livre de Schopenhauer est d’autant plus intéressant si on le prend comme un appel à d’autres lectures, celles liées à l’angoisse du monde, à sa néantisation, à savoir l’existentialisme.

Baptiste Moussette

2 réflexions au sujet de « Douleurs du monde / Arthur Schopenhauer »

  1. J’imagine que ce commentaire t’arrivera. Confirme-le moi.
    Je viens de lire tes trois critiques sur Scho … Je les trouve agréables à lire, pleines d’à-propos léger, acide. Elles donnent envie de lire ces livres. Ce qui me frappe, c’est comment tu te cherches, tu cherches tes tons, à travers ces commentaires sur des livres. Je crois que tu t’essaies là à une expression propre qui verra le jour, si ce n’est déjà le cas, notamment en  » philosophie « . Le sens de l’absurde, l’humour, une espèce de  » cynisme  » anti-cynique font partie de ton arsenal et je trouve cela riche. Pas pire que l’esprit de sérieux, par exemple en politique, pour répondre à la futilité. Rien à voir avec un sérieux de l’humour, de l’absurde.

    1. Merci Gérard pour ce mot concernant mes critiques de Schopenhauer. C’est vrai que ce blog est aussi pour moi le lieu pour travailler une écriture. D’ailleurs, si tu prends les plus anciennes critiques (en dates ; la critique de Firmin par exemple, ma première), tu vois rapidement la différence au niveau de l’écriture. Après, est-ce que cela va déboucher sur autre chose…je ne sais pas encore…pour le moment je prends plaisir à faire des critiques, après on verra.

      Baptiste

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>