Diderot, pour tout savoir

Diderot pour tout savoirC’est d’un livre assez singulier dont je vous parle aujourd’hui, un livre qui vient de sortir et qui est édité par la maison d’édition, Les Cahiers de l’Égaré. Je dis « livre », mais c’est en fait un véritable projet que vous avez là. Un projet collectif, littéraire et philosophique, qui met en réflexion et qui met en jeu, la figure emblématique de ce philosophe des lumières, Diderot, pour le tricentenaire de sa naissance, (il est né à Langres, le 5 octobre 1713). 

Comme une grande partie des ouvrages publiés par les Cahiers de l’Égaré, Diderot, pour tout savoir n’échappe pas à la règle. Il exprime des écritures, certes ici variées, car l’œuvre est collective, mais qui se canalisent et se focalisent toujours en vue de lectures qui soient dynamiques, et de (re)prises vivantes et vives qui soient matière à la création d’autres choses. Autrement dit, il ne s’agit pas simplement d’écrire et de lire, mais encore faut-il que l’écriture se porte en véritable enjeu à venir nourrir tout un travail de création.

Bien entendu, vous pouvez tout naturellement lire religieusement votre exemplaire de Diderot, pour tout savoir. Vous y trouverez plaisir, humour et intérêt, que je vous conseille d’ailleurs d’accompagner d’un bon verre de vin rouge et de quelques cigarettes, si tout du moins, vous fumez. Mais ce que je cherche à signifier, c’est cette dynamique vivante de la lecture, de la reprise, de la transformation, qui se retrouve en ce livre et très souvent au sein de la maison d’édition, les Cahiers de l’Égaré. Il faut que l’écriture appelle une appréhension vivante, et cette remarque apparaît totalement logique et normal, quand on pense au fait que les Cahiers de l’Égaré sont spécialisés en théâtre, et que bon nombre des auteurs du livre font partie des Écrivains associés du théâtre (EAT).  

Énonciation éditoriale du projet Diderot, pour tout savoir

« Trente-six écrivains, penseurs, artistes, se confrontent  à  la  diversité  et  modernité  des écritures de Diderot avec des textes de 1000 mots maxi soit 34000 mots pour les 300 ans de cet homme des Lumières, dont on se demandera en quoi il éclaire ou peut éclairer notre monde, notre temps, nos mœurs, nos aigreurs, nos peurs, nos récentes percées scientifiques, nos vieilles spéculations métaphysiques. Comme lui ou contre lui ou toute autre attitude, posture en rapport avec lui, ils s’essaient à des voies nouvelles. Ils font commentaire, diversion, digression, mettent en abyme, réfutent, confrontent, se démarquent, se mettent en jeu. »

Cette énonciation éditoriale, très claire, est autant la présentation du livre au lecteur que la mise en place de la règle du jeu à destination des écrivains. J’emploie le terme de « jeu », mais ne voyez pas là une référence à l’Ouvroir de Littérature Potentielle (OuLiPo), car Diderot, pour tout savoir n’est tout simplement pas un ouvrage oulipien, bien que certains écrits peuvent s’en approcher, comme celui très amusant et absurde du Docteur Valentin G.Duchmoll qui résume l’encyclopédie de Diderot et d’Alembert en 26 tweets alphabétiques pour les jeunes et les malentendants. 

Fondamentalement non, Diderot, pour tout savoir, n’est pas un ouvrage oulipien. C’est un ensemble de trente-six textes (176 pages en totalité) qui dessine un visage contemporain à notre illustre penseur, tout en y interrogeant concrètement, sous des tonalités variées, sa philosophie.   

Par moment autobiographique, comme le dialogue de Michel Azama délicieusement intitulé, « Denis, Grand fou », qui met à nu la vie de notre intellectuel :

« Il a appris comme vous à parler latin, ce qui, sans vous vexer madame, est une étude qui remplit d’aise, à peu de frais, bien des sots, et aussi le grec tout comme vous, madame, et le jeu de quille tout comme moi. Il a aimé l’apparence d’égalité que donne le collège où le futur artisan tutoie, pour un temps, le futur archevêque – et cela lui donna quelques idées, à vrai dire peu orthodoxe, sur notre contrat social et fit fumer ses méninges […] »

Par moment véritablement philosophique, comme l’écrit de Francois Carrassan qui s’empare de la question des droits de l’homme au temps de Diderot, pour en montrer les limites aujourd’hui :

« Les droits de l’homme n’avaient pas encore été déclarés. Leur notion naissante restait imprécise. On la trouve chez Diderot notamment dans l’Histoire des deux Indes, au chapitre 1 cité plus haut et au chapitre 4 – Sur les nations sauvages – où il écrit que, face à l’oppresseur, « l’homme qui revendiquerait les droits de l’homme, périrait dans l’abandon ou dans l’infamie ».  

Par moment poétisé et politisé, comme l’écrit de Gérard Lépinois intitulé, « Sentir- Penser » qui réveille un regard à Diderot pour le faire parler dans l’observation de nos déambulations et de nos flux contemporains :

« Flots de voitures, de gens, de boutiques de fanfreluches se côtoient, se traversent dans l’ignorance les uns des autres. Effets de surface et surtout de transparence, mais flou, bruits, rumeurs et non conversations. Extrême solitude dans la masse, joie aigre ou bête, retour à une espèce d’animalité fiduciaire du troisième type, appareillage divers, notamment pour photographier ce vide ».

Et puis, Diderot, pour tout savoir, se revendique aussi de l’humour potache et malicieux, notamment avec cet écrit magnifique de René Escudié, qui invente la rencontre entre Diderot et Madame Christine B. (Christine Boutin). Rencontre totalement surréaliste puisque Madame Christine B. se réveille de son évanouissement pour se voir, à sa grande surprise, repeinte en « Origine du monde » (tableau de Gustave Courbet) :

Madame Christine B.

Nous, Lecteurs, il faut bien l’avouer, nous n’avons pas l’habitude de retrouver en un même livre, des écrits tant diversifiés. Nous n’en n’avons pas l’habitude tout simplement parce que dans nos sociétés contemporaines, il existe un règne, celui du roman et de son auteur. Il existe donc peu de place de nos jours pour des œuvres différentes. Et il peut parfois apparaître difficile, pour nous Lecteurs, d’oser la lecture d’un ouvrage tel que ce Diderot, pour tout savoir.

Alors mon propos ici est de nous dire : « Osons ! » Oui osons la lecture de ce livre. Pour lui-même, puisqu’il s’agit d’un bon livre, et qu’il arrive aisément à produire une cohérence d’ensemble au-delà de la diversité des écrits. Mais aussi pour nous, en le prenant comme l’opportunité de lire quelque chose que nous croisons peu souvent, quelque chose de différent.

Baptiste Moussette

 

Diderot, pour tout savoir

ISBN : 978-2-35502-042-1

176 pages / 18 euros

Site de l’éditeur : http://cahiersegare.over-blog.com/

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