Cosmopolis / Don Delillo

Une adaptation cinématographique par le réalisateur David Cronenberg est sortie en salle le 23 mai de cette année 2012. C’est ce qui m’a poussé, certainement ne suis-je pas le seul, à acheter et lire ce livre Cosmopolis de l’auteur américain, Don Delillo. Il peut m’arriver aussi le contraire, c’est-à-dire, d’un film vu, je peux avoir l’envie de lire le livre du départ. Je ne suis donc pas un puriste qui plaiderait qu’avant toute chose il conviendrait de s’informer du produit culturel qui se trouve en début de chaîne. Si je me trouve dans le cas d’avoir acheté le livre avant d’avoir été voir son adaptation, c’est simplement parce que les libraires sont de bons marchands. Mais si vous de votre côté, vous désirez découvrir le film de Cronenberg sans rien savoir du sujet, alors il vaudrait mieux ne pas lire cette critique.

Cosmopolis de Don Delillo est un livre surprenant. Il commence par des considérations très banales, très communes à ce genre de roman, et qui se trouvent étrangement difficile à lire. Sans cette difficulté, le début aurait pu être interchangeable et s’installer ainsi dans n’importe quel roman qui traite de la déshumanisation contemporaine de la société économique et financière. Vous savez, ces morts-vivants perchés dans des penthouses, ne ressentant rien, parlant peu ou trop, et ne dépensant que pour montrer qu’ils peuvent tout acheter. Charriant les poncifs du genre, le début du roman est donc décevant, puisqu’il n’est finalement que l’adaptation creuse d’un genre. Mais en même temps, en fond de ces poncifs, se manifeste quelque chose d’autre. Une atmosphère, une intrigue, une écriture, la sensation finalement d’avoir entre les mains un personnage plus intéressant qu’il n’y paraît. Le tout surgit de temps en temps, et donne l’envie de continuer la lecture.

Et il convient en effet de la continuer, tant l’auteur noue en trame de fond ce quelque chose qui va monter petit à petit en puissance pour enfin furieusement éclater en différents points saillants. Cette montée en puissance n’est pas unifiée dans le roman, car celui-ci est composé de deux parties. Chaque partie possède donc sa propre montée en puissance dont le paroxysme se trouve en fin de partie. Si ces montées éclatent en différents points saillants, c’est parce que les paroxysmes n’empêchent pas l’existence de passages singuliers qui contractent en un nœud la puissance pour la relancer. Cette structure d’ensemble est assez claire, et permet au lecteur d’être dans un expectatif qui soit aussi intéressé par le maintenant de la narration.

Le personnage principal est un jeune homme nommé Eric Packer. Il vient de passer une nuit blanche parce qu’il n’arrivait pas à dormir, et en plein milieu de l’aurore, ne sachant pas vraiment ce qu’il veut, il découvre dans un sursaut qu’il veut aller chez le coiffeur. Le voilà donc assis dans sa somptueuse limousine qui roule au pas dans une circulation New-Yorkaise bien agitée. Eric Packer c’est un spéculateur, il ne va pas cesser, pendant tout le roman, d’acheter tout le Yen qu’il peut alors même que celui-ci est en train de monter, mais le Yen est censé ne pas monter plus haut que ce qu’il peut monter. Sa dernière lubie de Golden Boy est de vouloir acheter la Chapelle Rothko pour la mettre dans son penthouse. Pour la petite information, Mark Rothko est un peintre américain très bien côté sur le marché de l’art contemporain international. Il peignait des toiles colorées et méditatives, et il a notamment construit une chapelle. Celle-ci est, d’extérieure, très laide, quant à l’intérieur, il est composé de monochromes chargés de nuances méditatives. Voici à quoi elle ressemble :

           

Mais ce qui caractérise aussi ce personnage d’Eric Packer ce n’est pas simplement les poncifs du Golden Boy, comme va nous le montrer la citation suivante :

« Il se tenait dans le petit coin de poésie de Gotham Book Mart, et feuilletait des opuscules. Il ouvrait toujours des volumes minces, de la largeur d’un demi-doigt ou moins, choisissant des poèmes à lire en fonction de la longueur et de la largeur. Il cherchait des poèmes de quatre, cinq, six vers. Ces poèmes là, il les scrutait, infiltrant ses pensées dans la moindre ouverture, et ses sensations semblaient flotter dans l’espace blanc autour des lignes. Il y avait les signes sur la page et il y avait la page. Le blanc était vital pour l’âme du poème. »

L’idée que le blanc qui entoure le mot soit autant important que le mot lui-même, cette idée est particulièrement intéressante. En effet, l’écriture est un « Graphein », elle est donc de l’ordre de l’écrit et de la peinture. Eric Packer semble nouer la relation des deux, reconnaissant ainsi que le blanc est vital pour l’âme du poème puisqu’il permet aux mots de s’exprimer par le recours à l’image, à une iconographie. Le poète est ainsi celui qui noue le verbal et l’image.

Le livre de Don Delillo est surprenant, car de ce passage apparemment anodin, peut se discuter des choses moins triviales. Et c’est le cas de bon nombre de petits passages qui, exprimant une réflexion, donnent ainsi au personnage une profondeur et une intelligence que ne possède pas la figure du Golden Boy. Alors certes, ce type de roman est souvent le prétexte, à travers la figure du Golden Boy, d’une critique de toute cette société financière qui, au lieu d’avoir les pieds sur terre, se disperse comme d’innombrables bulles de savon prêtes à éclater à tout instant. Avec ce roman de Don Delillo, les bulles de savon sont critiquées, mais elles ne sont pas véritablement le cœur du roman. Elles sont elles mêmes prétexte à quelque chose d’autre. D’une manière familière, j’ai envie de dire de Don Delillo qu’il se fiche de son Golden Boy, il n’écrit pas pour lui. C’est ici la lecture que je veux défendre de ce livre : si on ne comprend pas que l’auteur s’intéresse peu à son Golden Boy, on passe à mon sens à côté du livre. S’intéresser peu à son Golden Boy revient à ne pas produire un monde coupé en deux. D’un côté nous aurions le monde financier (le faux monde), de l’autre, le monde humain (le vrai monde). C’est cela couper le monde en deux, et en faire sa critique, reviendrait de passer du faux monde au vrai monde. Mais ici, il est bien difficile d’isoler le monde vrai du monde faux ; il est bien difficile d’isoler le réel de l’irréel, c’est bien là tout le charme et l’intérêt philosophique du roman, et c’est peut être aussi pour cela qu’un cinéaste comme David Cronenberg ait décidé d’en faire l’adaptation.   

Globalement, le roman se présente comme un questionnement sur la réalité du monde. Il s’agit de savoir, un peu à la manière de Guy Debord dans son livre La société du spectacle, si la culture du marché englobe la totalité du monde. On trouve l’affirmation à la page 87, affirmation qui sera questionnée dans la suite du roman :

« La culture du marché est totale. Elle produit ces hommes et ces femmes. Ils sont nécessaires au système qu’ils méprisent. Ils lui procurent énergie et définition. »  

Mais plus particulièrement, le roman tisse une réflexion sur le présent et sur le moment. Les questions posées portent alors sur la valeur du présent dans une société du flux, et sur le fait de se demander ce que cela signifie de vivre le moment. La relation d’Eric Packer envers la technicité des objets est pour cela très intéressante. En règle générale, l’objet exprime un temps donné ; par exemple un téléphone de 1950 n’est pas le même objet qu’un téléphone d’aujourd’hui. L’objet est ainsi un marqueur temporel puissant. Mais ici, le regard singulier d’Eric Packer empêche l’objet d’exprimer sa temporalité puisqu’il est toujours perçu comme étant déjà obsolète. Et en plus de cela, le passé lui-même est continuellement nié en tant que passé par le flux financier. L’Histoire est absorbée, il ne reste donc que des bribes de l’Histoire qui sont actualisées dans le présent par certains gestes particuliers, et dont seules l’intelligence et les connaissances d’Eric Packer permettent de resituer. Ainsi, le personnage d’Eric Packer dépasse la figure du simple Golden Boy car il est ce par quoi l’Histoire est niée tout en étant ce par quoi elle est réintroduite. Et cette réintroduction ne se fait pas dans un « second temps », puisque se serait faire comme si le personnage avait soudainement pris conscience d’une réalité.   

Dès lors, la quatrième de couverture du livre suppose une lecture qui ne me convient pas, car elle affirme, comme n’importe quel livre sur le thème du Golden Boy : « […] l’homme postmoderne qui voulait se suffire à lui-même n’a plus accès à la réalité qui le frappe alors de plein fouet ». Or, le charme de ce livre c’est bien justement de ne pas couper le monde en deux (le réel et l’irréel) ; la réalité n’est pas à attendre dans son coin pour frapper la conscience d’Eric Packer, la vérité c’est que la réalité on ne sait pas où elle est. Du coup, si le personnage est frappé, il est bien difficile de dire par quoi.  

Baptiste Moussette

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>