Benoît Rivillon, Autrefois Outrebois

Autrefois Outrebois CouvertureNon, Autrefois Outrebois n’est pas un hommage au concept vendeur « d’outre-noir » du peintre Pierre Soulages, et cela est une bonne chose. Autrefois Outrebois n’a que faire de la peinture, puisque, de fait, le livre s’intéresse à exprimer et à tisser la musicalité d’un petit village Picard, « Outrebois ». Village qui se vide… son cimetière se remplit, village sans musique et situé à 7 km de Doullens, au bord du fleuve l’Authie. Fleuve qui « sépare les gens du sol de ceux du sous-sol ; c’est-à-dire les paysans des mineurs ; la Picardie du Nord-Pas-de-Calais. »

Benoît Rivillon en est l’auteur. C’est son premier livre et c’est un beau livre. Néanmoins autant prévenir les lecteurs voraces, il s’agit d’un livre très court, 55 pages, et si nous devions donc le flamber pour nous réchauffer, nous ne pourrions en tirer qu’un petit feu. Hé oui… ce n’est pas la bible. Mais osons quelques mots un peu  amicalement niais et disons que ses pages réchauffent les cœurs autant qu’elles pourraient bien servir à l’allumage.

 Mais qui est donc Benoît Rivillon ? Question somme toute intéressante, surtout lorsqu’il s’agit d’une première publication. Je me permets donc de retranscrire le speech officiel que vous retrouvez en quatrième de couverture :

Benoît Rivillon

« Formé à l’école nationale supérieure d’art dramatique de la Comédie de Saint-Étienne, Benoît Rivillon a eu un parcours de comédien, du Festival d’Avignon à celui de Lisbonne puis à Marseille, et il prête souvent sa voix aux narrations des documentaires télévisés. Venu récemment à l’écriture, avec trois contes pour la jeunesse et un roman en cours d’édition, « Autrefois Outrebois » est sa première publication. Ce projet a été conçu pour porter une parole tendre et poétique dans les petites communes, les centres culturels, et partout où la culture se fait désirer. »

En cette présentation, je laisse de côté ce qui tient du projet culturel et politique, pour m’intéresser plus particulièrement au texte en lui-même. L’idée que je garde est celle de cette parole tendre et poétique ; en un mot, touchante. Cette idée me semble assez bien caractériser le livre qui déploie une parole, belle et musicale, à partir des deux figures centrales du récit : Albertine, la grand-mère à l’oreille musicale, et le narrateur (enfant) qui vit chez sa grand-mère. Voici un extrait qui présente notamment Albertine :

« Les matins de brouillard, on pouvait espérer arriver jusqu’à l’école rien qu’en suivant les feux arrières du tracteur d’André Debos’ch. Il passait à toute vitesse en revenant des champs à partir de sept heures quarante. On pouvait se repérer aussi aux phares de Jean Van-Laick, qui remontait le village en sens inverse. Rien qu’au bruit du moteur, qu’il vienne du village ou des champs, Albertine levait le doigt en disant : « Ah, éD’bos’ch !… » ou bien « Ah, Van-Laick !… ». Quand il faisait bien sec, l’été, on pouvait confondre la moissonneuse des Lefebre avec la trieuse des Flaval, mais la plupart du temps personne ne pouvait la tromper : une oreille terrible ! Une feuille de chef d’orchestre Albertine ! Et dire qu’elle n’a jamais fait état de ses prédispositions musicales. A quatorze ans, en 1923 elle tissait déjà du fil à la manufacture de Doullens. En ce temps-là, dans ce pays-là, on ne faisait pas le conservatoire. »

Si Autrefois Outrebois est un beau livre c’est parce qu’il arrive à s’échapper des travers que peuvent cumuler les livres sur un village particulier. Assez documenté pour que ceux qui s’intéressent à l’histoire du village s’y reconnaissent. Assez vécu pour que ceux qui cherchent de la vie en trouvent. Et assez  fantasmé pour que ceux qui désirent laisser place à l’imaginaire puissent le faire. Dès lors, la bâtardise du texte, loin de le desservir, exprime avec force la beauté de ce livre. Bâtardise nouée non par la densité fictive ou historique de l’écrit, mais par une géographie sonore autant bien singulière que tout à fait transposable, avec un certain jeu bien entendu, à d’autres villages de la France comme du monde. Voici donc une de mes transpositions à partir d’un extrait parlant du ramassage scolaire :

Extrait

« A midi cinq, on voit passer en trombe une ambulance qui descend de Mézerolles. Le ramassage scolaire. Une belle DS 21 blanche à injection électronique, pleine des onze enfants qu’elle mène chaque jour à l’école. Le précédent maire du village, Godefroy, n’avait pas réussi à obtenir un bus de ramassage pour les onze élèves. Il les avait confiés au seul ambulancier du pays, l’ambulancier de Barly. »

Ma Transposition

Dans mon village on avait droit à l’entreprise de transport « Quertour ». Néanmoins, je peux vous assurer que ce n’était pas là le bus chic dernier cri, mais plutôt le vieux qui a fumé toute sa vie et qui crache grassement ses dernières clopes en France avant d’être revendu et expatrié pour les écoliers Africains. Combien de fois suis-je arrivé en retard à l’école à cause de ce bus… et quand il fonçait sur les petites routes de campagnes, celles où il est déjà difficile pour deux voitures de se croiser, nous entendions tonner l’atmosphère surréaliste d’un car fou furieux roulant à la mort. L’hiver… le soir tombe tôt, et les phares, encore jaunes à cette époque, balayaient les bois en véritables trompes de chasse.

Mon fantasme

La voiture ECTO-1 du film SOS Fantôme pour le transport scolaire avec Bill Murray en chauffeur fou

Voiture SOS FantomeBill MurrayMais revenons à un peu de sérieux, et parlons d’une poétique musicale. Car l’attrait du livre se situe réellement au sein de cette poétique. Alors certes, il y a aussi beaucoup de choses tenant du visuel, et il n’est pas difficile de passer du mot à l’image et inversement. Cela peut même être assez amusant. Par exemple, il y a un personnage à mobylette que personne ne connaît véritablement au village, mais qu’il est amusant de visualiser puisque son corps apparaît, de loin, comme un seul grand nez roulant en mobylette. Pour autant, si le visuel saute parfois aux yeux comme dans cet exemple, c’est bien le musical qui, se tenant plus en profondeur, déploie une musicalité dont l’origine se situe au sein de l’absence d’une musique propre. Oui une absence, mais celle-ci est, paradoxalement, la présence d’une potentialité musicale extraite au plus proche d’un concret. La référence peut paraître un peu excessive, car le livre nous renvoie par moment véritablement à une culture classique de la musique, mais il me semble néanmoins que nous pouvons faire un lien avec la musique concrète de Pierre Schaeffer :

« Lorsqu‘en 1948, j‘ai proposé le terme de musique concrète, j‘entendais, par cet adjectif, marquer une inversion dans le sens du travail musical. Au lieu de noter des idées musicales par les symboles du solfège, et de confier la réalisation concrète à des instrumentistes connus, il s‘agissait de recueillir le concret sonore, d‘où qu‘il vienne, et d‘en abstraire les valeurs musicales qu‘il contenait en puissance. »   [Traité des objets musicaux, Paris, Seuil, 1966, page 23.]

Benoît Rivillon n’impose pas la note à son lecteur. Et son personnage du Chef d’orchestre (qui correspond au narrateur grand, et non plus enfant), lui qui revient au village pour y dicter un concert, il se voit finalement imprégné et dépassé par la potentialité musicale concrète de ce village sans musique. Et c’est bien là tout le charme de ce petit texte, tout le charme de ces 55 pages, non pas imposer une musique mais l’exprimer au sein même de la vie et de l’histoire de ce village nommé Outrebois.

Baptiste Moussette

 

Autrefois Outrebois

ISBN : 978-2-342-00125-9

11 euros / édition : « Mon petit éditeur »   

Blog de l’auteur : http://chemindebenoit.blogspot.fr/

 

3 réflexions au sujet de « Benoît Rivillon, Autrefois Outrebois »

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