Be-Bop ; Un soir au club / Deux romans de Christian Gailly

Be-Bop

Voilà deux romans de l’auteur français Christian Gailly : Be-Bop et Un soir au club ; tous les deux publiés dans la sobre et belle collection de poche des « Editons de Minuit ». J’avoue être un peu mélancolique en écrivant ces lignes ; maintenant assis devant mon ordinateur, je découvre avec douceur que c’est toujours à regret que l’on quitte l’écriture de Christian Gailly. Sensation étrange, se séparer d’une écriture comme s’extirper de son bain pour frémir à la fraicheur.

Un soir au club

Ce n’est pas que l’écriture de Christian Gailly soit nécessairement chaude, car elle peut aussi se faire dure et froide, ni même qu’elle soit purifiante, car elle ne cherche pas à laver le lecteur de ses nombreux péchés ; non c’est simplement le fait que l’on s’y glisse aisément. Autrement dit, elle possède une simplicité d’immersion très appréciable.

Je dois dire que les couvertures m’avaient interpellé. Deux photographies en noir et blanc portraiturant une ambiance jazzy avec ces hommes montés de saxophones. Je suis loin d’être un connaisseur de la musique jazz, mais, quand je l’écoute, je ne sais pourquoi je l’aime toujours. J’achète donc les deux romans sans me soucier véritablement des intérieurs, puis, répondant à une impulsion, je prête un des deux romans. Le temps passe, les livres sortent de ma tête jusqu’au moment où on me rend celui que j’avais prêté en me disant que c’est bien et qu’il faut que je le lise. Alors je lis… les deux.

Les histoires développées sont très proches, à chaque fois il s’agit d’anciens musiciens qui se sont éloignés, voire coupés de la musique et qui la redécouvrent pleinement à la suite de rencontres fortuites. Ils rechutent pourrait-on dire tant la musique semble être ici une compagne jalouse. Étrangement, la proximité des deux histoires ne vient à aucun moment contrarier le lecteur. La réponse se situe peut-être dans le fait que nous avons là un thème et sa variation. Il faut dire que le jazz est propice à une telle structure puisque l’improvisation à partir d’un thème initial forme véritablement le cœur de cette musique. Et quand nous pensons que Christian Gailly  a été saxophoniste avant d’être écrivain, il semble logique de considérer que la structure de la musique jazz a influé la structure de son écriture. L’étrange du non-agacement du lecteur face à la proximité des deux histoires se dissipe alors.

Dans le roman Un soir au club, le jazz s’exprime en trio (piano, basse, batterie) ; la plus belle formation selon Simon Nardis, ancien pianiste tombant au cœur de ce qu’il fuyait depuis des années. Une femme, une voix, accompagne Nardis dans la redécouverte de ce qu’il a toujours été, tandis qu’au bout de la ligne du téléphone, une autre femme, une autre voix, tente de le raccompagner à une autre réalité.

Variation. Dans le second roman, Be-Bop, le jazz s’exprime en quintet (alto- sax, trompette, basse, piano et drums) ; formation au sein de laquelle Basile Lorettu joue de son saxophone tous les dimanches au monastère. Quand il ne joue pas du jazz, Lorettu bosse comme déboucheur de fosse sceptique. A la fin d’une improvisation ensauvagée, Lorettu relevant les yeux, rencontre Cécile. Puis un autre couple, plus vieux, louant pour les vacances une maison face au lac Leman. Pas véritablement en vacance en fait, plutôt à la recherche de quelque chose, une proximité autant présente qu’effacée. Lui est un ancien saxophoniste, les deux couples se croisent.

L’agréable immersion au sein des romans de Christian Gailly, puis ensuite l’attachement que l’on éprouve, proviennent du caractère assez minimaliste de l’écriture. Le phrasé est toujours simple et court ; il ne nous perd jamais en de grandes descriptions, et il développe un jeu avec l’économie de mots. Mais le minimalisme, en lui-même, n’est pas grand-chose ; ce n’est pas parce que l’écriture est minimale qu’elle en devient immersive et attachante. Non, encore faut-il que l’écriture trouve une justesse du propos, et encore faut-il que celle-ci soit touchante.

Autre chose. Il ne faut pas confondre l’écriture minimale d’une écriture encrée dans l’oralité, car, bien que l’écriture minimale puisse utiliser un vocable du quotidien, celle-ci ne se déploie pas dans le dynamisme spécifique que déploie la relation à l’oralité. Pour aider à percevoir la différence, vous pouvez aller lire l’article que j’ai fait sur le roman, Le mât de cocagne, de Renée Depestre. Avec Depestre, nous baignons dans une écriture liée à l’oralité, ce qui n’est pas le cas avec Christian Gailly.

Une écriture minimaliste qui ne trouve pas sa justesse de propos, qui reste coincée dans son minimalisme pourrait-on dire, a souvent pour conséquence le contraire de l’immersion, c’est-à-dire le rejet. C’est pourquoi le minimalisme est un chemin périlleux pour l’auteur et son lecteur, une prise de risque. Quand vous lisez un roman plus « enrobé », donc non minimaliste, même si vous ne l’appréciez pas, vous êtes toujours en mesure de rattraper cette dépréciation par quelques autres bouts de matières que vous allez poser en avant. Alors qu’avec l’écriture minimaliste, il devient beaucoup plus difficile de faire cela. Dès lors, celle-ci se doit de produire immédiatement et de maintenir tout du long, soit une familiarité, soit une étrangeté. Dans les deux cas, il s’agit de créer spontanément un espace commun entre l’écriture et son lecteur ; espace au sein duquel l’écriture va pouvoir s’ouvrir à l’imagination créatrice de son lecteur. Une écriture minimaliste qui fonctionne, c’est une écriture qui appelle, presque naturellement, une lecture dynamique. De manière humoristique, on pourrait dire qu’avec l’écriture minimaliste c’est le lecteur qui fait le boulot. Ce qui est vrai tout en étant faux, car il ne faut pas oublier de préciser la difficulté de produire une telle écriture.

En guise d’exemple, je vous invite à lire l’extrait ci-dessous tiré de Be-Bop. Ce n’est pas du minimalisme « pur jus », mais cela permet tout de même de mieux comprendre. Lisez le d’abord simplement, en essayant d’apprécier la situation finalement assez humoristique et touchante. Puis lisez le une deuxième fois, et essayer d’être attentif à la manière dont vous, lecteur, amenez de la matière au texte. Ce n’est pas évident de faire cela, car quand on lit on ne réfléchit pas à ce que l’on apporte soi-même, mais si vous arrivez à trouver la bonne tonalité, vous aurez surement cette sensation assez curieuse et décalée qui fait penser que le lecteur « bouche littéralement les trous » du texte. Il se peut aussi que sur un si court extrait cela soit plus difficile à percevoir :

« Des enfants, il y en a qui cavalent sur le pont, tout une colo, les monos essaient de les tenir, trois ou quatre jeunes à l’air triste. Un petit pleurnichant s’arrête dans les pieds de Cécile. Elle lui pose les mains sur la tête. Qu’est-ce que tu as ? dit-elle. Le petit la regarde. Lorettu est jaloux du regard du petit, du regard de Cécile sur le petit. Il a des lunettes à verres grossissant qui lui font des yeux gros comme des billes de loto. J’ai perdu mon K-way, dit le petit. Il renifle. Là-bas, dit Lorettu. Cécile se retourne. Le sac banane est tout seul sur un banc. Mais oui, tu vois, il est là-bas, dit-elle. Où ça ? dit le petit. Sur le banc, dit Cécile. Le petit va chercher son K-way. Il s’arrête en revenant. Merci Madame, dit-il. Cécile lui prend le visage dans ses grandes mains, se penche, l’embrasse, le petit rougit puis banalement il se sauve en courant. Quand je pense que moi vous n’avez jamais voulu m’embrasser, dit Lorettu. Ah, arrêtez, dit Cécile. »

La petite expérience terminée, c’est le moment de parler plus précisément de cette écriture. Le minimalisme n’est rien de lui même, c’est la netteté du propos et l’ouverture à une lecture créatrice qui importent. En lisant l’extrait, qui dépeint au gros pinceau une situation particulière,  vous sentez notamment toute la « jalousie » mi-enfantine mi-sérieuse de Lorettu. Pour arriver à cela, l’auteur n’a pas eu besoin de faire parler la psychologie des personnages, il n’a pas eu besoin non plus de développer, ni l’interaction ni la description, de la situation. Et pourtant, la netteté et la justesse sont là. L’écriture est sobre, la lecture est riche ; vous remplissez « les trous ».

Néanmoins, si Christian Gailly en restait là, se serait prendre le risque de détourner le lecteur. Se serait aussi, à mes yeux, se satisfaire d’un minimalisme sans grand intérêt. Car en effet, remplir des trous, cela peut être assez vite perçu comme répétitif, voire même pauvre, et finalement peu engageant pour le reste de la lecture. Ce que je veux signifier, c’est qu’il y a tout de même, au sein de l’écriture de Gailly, un contrepoids au minimalisme. Celui-ci s’exprime par les trois qualités de l’écriture que voici : l’énergie musicale (de la note envolée au pessimisme du blues) ; une sensibilité bien particulière (qui s’exprime notamment par l’humour) ; et enfin l’invention (improvisation) au sein même de la langue.

Trois qualités qui permettent au minimalisme d’apparaître charismatique, et qui proviennent en définitive d’une poétique de la musique jazz. Il n’est pas difficile de repérer les marques de la musicalité et de son énergie ; et cette qualité de l’écriture est à mettre en relation avec celle concernant l’improvisation au sein du langage, puisque c’est bien de musique jazz dont nous parlons. Rien que le titre est révélateur : « Be-Bop ». Puis nous avons par exemple cette phrase du roman Un soir au club :

« Remarque : le trac, la peur, la tremblote, affinent, affolent, affûtent, aiguisent, énervent, excitent, accélèrent le swing ».

Mais c’est surtout l’absence récurrente des articles, et donc du début de la phrase, qui permet de marquer dès le départ la sonorité, et d’en introduire d’autres :

« […] au milieu du clavier. Y demeura, comme protégé, les mains quasi superposées ».

Enfin, concernant la sensibilité de Gailly, nous avons là un point difficile à expliquer tant l’ensemble s’exprime dans l’acte même de la lecture. L’abstraction en devient bancale, mais nous pouvons néanmoins dire qu’il s’agit d’une très belle alliance entre pudeur et franc-parler. Je dis bien « alliance » et non « mélange », car les deux semblent bien s’engager l’un envers l’autre sans se dissoudre. A eux deux ils enfantent la sensibilité singulière de Gailly. L’humour, quant à lui, ne tient pas de l’exclamation bruyante, il participe aussi de cette alliance entre pudeur et franc-parler. Oscillant entre ironie et tendresse, l’humour de Gailly fait sourire ou grincer. L’humour est ici comme un trait dans la composition musicale, soit saillant, soit doux. En guise d’exemple, vous pouvez reprendre la grande citation que j’ai donnée, ou vous avez tout simplement celle-ci :

« Debbie nageait vers le large. N’allez pas trop loin, pensa-t-il. Si ma femme me largue, j’aime autant que vous soyez vivante, pensa-t-il […] »

En bref et pour clore cette critique, vous aurez compris que je me suis bien attaché à l’écriture de Christian Gailly. C’est un auteur que je recommande sans hésitation tant il déploie une écriture immersive sans noyer son lecteur. Quand on termine un de ses livres, bien que les histoires puissent être assez dures, on est simplement heureux d’avoir pris le temps de lire, on est heureux de se sentir bien, et on est heureux d’avoir été touché par une bien belle écriture. Et enfin, quand nous en venons à regretter son écriture, celui-ci est toujours tendre.

Baptiste Moussette

Une réflexion au sujet de « Be-Bop ; Un soir au club / Deux romans de Christian Gailly »

  1. Ce cas souligne l’importance éventuelle d’un toucher dans une discipline, obtenu à partir d’une autre, qu’on ne saurait sans doute attendre de quelqu’un enfermé seulement dans une seule. Ici, cette discipline, le jazz, est plutôt sauvagement reine. Elle bouscule la littérature d’oeil d’une oreille méchamment juste.

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