Anthologie de la poésie japonaise classique

Anthologie de la poésie japonaise classique couvertureAcheté le dimanche à 50 cents dans un vide grenier, puis lu dans la foulée l’après-midi, et enfin critiqué ce lundi même, voici donc ce nouvel ouvrage : Anthologie de la poésie japonaise classique, édition de G. Renondeau, chez NRF Gallimard. J’avais déjà posé mes yeux sur de telles anthologies, mais cette lecture intégrale est une première, me contentant précédemment à n’en lire que des passages, que le hasard de mes doigts en ouvrant les pages, venait sanctifier la portée de l’écrit. Comme si lire de la poésie japonaise revenait à lire son horoscope quotidien. Là maintenant, c’est plutôt l’étonnement qui me gagne, et en voici les raisons.

Je n’ai, hélas, pas la compétence pour parler de la traduction de ce Gaston Renondeau. D’après quelques informations glanées, c’était un : « polytechnicien, officier d’artillerie. » Et il a été : «  stagiaire dans l’armée japonaise de 1909 à 1913 et attaché militaire à Tokyo de 1923 à 1928. ». Il a beaucoup traduit du japonais au français, et il est mort en 1967. Il me semble donc, malgré son prénom à la Gaston, que cet homme savait ce qu’il faisait. J’ajoute à cela qu’à aucun moment, je n’ai remarqué de choses choquantes lors de ma lecture.

Autant prévenir les lecteurs, vous trouverez très peu de Haikus au sein de cette anthologie, puisque c’est bien de la poésie classique dont il est question ici. Le Haiku étant une forme poétique assez moderne, vous le trouverez dans la dernière partie de l’ouvrage intitulée, « Période des Tokugawa » qui embrasse la fin du XVIe siècle jusqu’au milieu du XIXe siècle. En voilà donc deux par le maître du genre, Matsuo Bashô :

« Dans le vieil étang                                   « Réveille-toi, réveille toi,

Une grenouille saute                                Tu seras mon ami,

Un ploc dans l’eau ! »                                Papillon qui dors. »

Je suis en fait assez heureux de ne pas avoir lu une anthologie sur le Haiku, tant cela m’apparaît un peu léger et niais quant à la puissance de certains poèmes classiques de cette anthologie. Oui c’est bien là une pique contre les Haikus, mais pas une pique gratuite, je me sers aussi de l’autorité de Gaston Renondeau. Il ne vise pas expressément les Haikus, mais il exprime dans sa préface l’idée suivante concernant les thèmes récurrents de la poésie classique japonaise : « Ce qui caractérise les poèmes du Manyôshû c’est leur ton viril, le naturel et la chaleur des sentiments. Ils n’ont pas encore ce côté un peu efféminé qui s’accentuera de plus en plus au cours des périodes suivantes. »

Personnellement, au lieu de venir embêter les femmes, je préfère mon terme d’une accentuation de la « simplicité » (si l’on veut être gentil), ou de l’accentuation de la « niaiserie » (si l’on veut être méchant). Accentuation qui est d’ailleurs véritablement palpable lors de la lecture.

Mais revenons à mon étonnement. J’avais une image de la poésie japonaise classique qui était une image pleine de lenteur, une image qui célébrait la contemplation, une image méditative, et cette anthologie vient me dire le contraire. J’avais finalement une image un peu « niaise » de cette poésie.  Je pense avoir confondu l’image de cette poésie classique japonaise avec l’image d’un certain cinéma contemporain asiatique. Wong Kar-wai par exemple, avec ses plans interminables. Or, au sein de cette chère poésie classique japonaise, les feuilles des arbres « tombent », elles ne virevoltent donc pas des lustres avant de toucher le sol, elles tombent tout simplement, et cela fait du bien. Dans l’ensemble, cette anthologie est ainsi plutôt tendrement spontanée, par moment saillante, et non maladivement contemplative.

L‘amour de la nature ; la nature en elle-même, mais surtout la nature en tant qu’elle se lie à nos états d’âme, est un sujet constant dans la poésie japonaise classique. Il y a des thèmes bien précis qui sont inlassablement toujours répétés, comme nous le voyons à la lecture et comme nous l’apprend Gaston Renondeau : « […] les fleurs, le rossignol, le coucou, les oies sauvages, les grues, les lucioles et les papillons sont des thèmes dont la poésie japonaise usera sans se lasser pendant des siècles ».

Il y a eu des périodes, dans l’histoire poétique du Japon, où cette répétition des thèmes s’est véritablement hissée en une production très importante. Presque trop importante, selon Gaston Renondeau, qui remarque que cette vivacité de la production venait par moment noyer un véritable travail poétique. Néanmoins, Gaston Renondeau oublie de nous préciser à ce moment là, à mon sens, un caractère important de cette répétition, à savoir, une pluralité de l’évocation et de la signification.

En effet, les éléments de la nature ne viennent pas signifier toujours la même chose. Il y a une pluralité de sens dans l’appréhension poétique d’un même élément de la nature. Si au sein d’un poème, le cerisier des montagnes exprime le bonheur de la rencontre amoureuse ; au sein d’un autre, il en exprime toute la solitude, et la recherche d’un réconfort amical :

Ki no Tsurayuki :                                                 L’archevêque Gyôson :

«     Faiblement                                                            « Ô, cerisier de montagne

Parmi les nuages de fleurs                                     Prenons-nous en pitié

Des cerisiers de montagne                                    L’un l’autre,

Je l’ai entrevue                                                        En dehors de tes fleurs

Et je suis amoureux d’elle. »                                  Je ne connais personne. »

 Ou encore, au sein d’un poème on maudit le vent responsable de la chute des fleurs, et en un autre, on célèbre sa grâce qui fait tomber les feuilles :

 Le moine Sosei :                                      Ôshikôchi no Mitsune :

«  Qui connait                                                             «   Quand souffle le vent

La demeure du vent                                      Les feuilles rouges tombent

Coupable de la chute des fleurs                    Sur l’eau si limpide

Qu’il me l’indique                                           Que le fond reflète

Et j’irai tancer l’impudent !                             Celles restées sur l’arbre sans tomber. »

Mon premier grand étonnement, comme j’ai essayé de le montrer, était ce bouleversement de l’image que j’avais de la poésie classique japonaise. Vous pouvez d’ailleurs sentir dans les exemples que je viens de donner cette douce spontanéité, et non, l’observation à n’en plus finir de la nature. Celle-ci est bien entendu respectée dans sa puissance, mais elle est aussi prise à partie finalement. Et c’est cela qui m’a étonné.

Je termine ma critique avec mon dernier point d’étonnement. J’avais oublié en quoi la poésie classique était tant une affaire de noblesse, de louange aux seigneurs, de louanges aux pères, de louanges à la puissance des palais et à la grandeur des armées. Beaucoup d’anonymes au sein de cette anthologie, mais ceux qui ne le sont pas, occupent tous nécessairement, soit des hautes fonctions administratives, soit des hautes fonctions politiques. Il arrive, de temps à autre, que des soldats ou des hommes du commun prennent la parole poétique, mais c’est très rare. La poésie rejoint donc ici un véritable rôle politique ; celle de conforter le puissant au sein de sa puissance, le père au sein de la famille, l’armée au sein de la nation, et le palais au sein de sa gloire.

Prince Ichira (en l’honneur de son père, le prince Aki)

« Les plantes du printemps

Sitôt après se fanent

Mais vous, comme un roc

Vivez éternellement

Ö mon seigneur vénéré ! »

 

Anonyme (à la gloire du Palais de Naniwa)

« Le palais de Naniwa

Où notre grand souverain

Pacificateur

Se plaît à venir souvent

Est voisin de la mer

Où l’on pêche la baleine

Est proche du rivage

Où l’on ramasse les perles

Le matin on y entend

Le mugissement des vagues

Dans le calme du soir

On perçoit le bruit des rames […] »

 

Baptiste Moussette

4 réflexions au sujet de « Anthologie de la poésie japonaise classique »

  1. « Légers et niais », les haïkus?…
    Bien que je n’y connaisse pas grand chose, le samouraï qui sommeille en moi (comme en chacun de nous), ne peut s’empêcher de dégainer son katana pour défendre l’âme de la civilisation nippone.
    Alors le haïku… le haïku est surement la forme de poésie qui nous est la plus étrangère. Du coup, on n’y comprend pas grand chose, certes. Mais si on lit ces petits poèmes depuis l’intention qui les anime, parfois on arrive à en saisir la beauté, et même la puissance. De ce que j’en sais, les haïkus s’écrivent au grand air, et en contemplation. Ils tentent d’évoquer l’harmonie singulière d’un instant; de capter l’évanescence. C’est une riche idée, déjà. Et ce qu’il y a d’admirable également, c’est leur économie de moyen, toute japonaise. De même que le peintre d’estampe brosse un paysage en quelques coups de pinceaux, de même la valeur du haïku se mesure à ce qu’il sait rendre l’instant en peu de mots. J’aime bien cette idée, de « suggérer » plutôt que d’ « exprimer », de quelque chose qui apparaît entre les traits et les mots, plutôt qu’on ne l’épuise à vouloir le montrer de force, comme des gros ballourds, avec des symboles qui évidemment n’y parviennent jamais, etc. etc.

    1. :-) Merci à toi de réveiller le samouraï qui sommeille en toi !
      Et merci pour cette précision importante et pleine de sagesse sur le haïku, dont je ne sais d’ailleurs comment bien l’écrire, puisque partout sur internet je trouve l’orthographe avec le « i tréma », mais au sein du livre c’est écrit sans tréma.
      Effectivement, la suggestion dont tu parles est belle. Mais, à mon sens, tu poses ton nez sur le problème en disant : « Mais si on lit ces petits poèmes depuis l’intention qui les anime […] ». Du coup, lire des haïkus, ce ne serait ni léger ni niais, à partir du moment où la lecture elle-même tente de se réapproprier quelque chose de l’intention de départ, ou tout du moins, de laisser vagabonder son esprit, à trouver l’harmonie entre les mots. Ce qui en fait une lecture très difficile, peut être d’ailleurs trop difficile, tout du moins si on en reste à un acte de lecture qui soit bien de « lecture » ; sinon, on fait autre chose, non de la lecture, mais presque de la méditation par la lecture des haïkus.

      1. Oui oui, c’est bien ça: les haïkus appelle la méditation et pas la simple lecture. Est-ce que c’est trop compliqué, ba… en même temps, dès qu’on lit un texte littéraire, on ne s’arrête jamais au déchiffrage des mots, non?

        « Quand tu cogne ta tête contre une cruche et que ca sonne creux, n’en déduit pas trop vite que c’est la cruche qui est vide ».

        A méditer… ;-)

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