Amertumes / Jean-Baptiste Cigogneau (auto-édition)

amertumesJe viens donc de terminer le dernier livre de Jean-Baptiste Cigogneau. Si son livre est intitulé, Amertumes, je dois dire que l’on n’en ressort pas amer, plutôt les papilles encore fraiches d’une surprise agréable. Amertumes est composé d’une vingtaine de petites nouvelles qui sont, non seulement bien sympathiques, mais en plus, elles dialoguent assez bien pour produire ainsi un véritable ensemble littéraire. Cet ensemble est prenant et élégamment écrit. Le style, même s’il peut être dure et familier, se trouve être néanmoins accueillant. Grand point négatif comme nous allons le voir : les positions politiques.

Les petites histoires que nous offre Jean-Baptiste Cigogneau ont un peu le cul entre deux chaises, car elles se suffisent très bien à elles-mêmes tout en possédant aussi l’abrupte de la chute, et donc la non possibilité d’en continuer la lecture pour en apprendre d’avantage. Autant frustrant qu’intéressant, et les titres, qui marquent tout autant les intitulés que les chutes des nouvelles, aiguillonnent la lecture sans trop en révéler non plus, ce qui est bien. Encore une fois, je suis agréablement surpris par ce livre qui me semble, au niveau littéraire, mature, intéressant et prenant. J’avais lu son tout premier livre il y a de cela quelques années ; premier livre qui m’avait déjà laissé l’impression de la présence d’une écriture intéressante, mais encore balbutiante. Avec ce dernier livre, l’écriture est claire, vive et mature.

Néanmoins, il y a aussi un point négatif assez important à mes yeux au sein du livre, la présence de propos politiques avec lesquelles il peut apparaître difficile d’être en accord (personnellement je ne suis absolument pas en accord avec ce qui est dit, ce qui complique la lecture tout de même).

Je n’y vois en ces propos que peu d’intérêt, car cet esprit cabotin de polémiste qui se présente de temps à autre et qui semble défouler l’auteur, je dois dire que cet esprit m’énerve terriblement. Mais là encore, au niveau littéraire c’est bien exprimé, car la tonalité du polémiste ne vient pas nécessairement casser la tonalité du récit. Et puis l’auteur est tout de même capable de très belles phrases comme celle que voici : « […] or comme cette fin même n’arriva pas, on se perdit dans le no man’s land de l’éternité à savoir : l’actualité ».

Je trouve dommageable que l’auteur perde le temps de ses mots à défendre des positions, que j’appelle ici afin de l’énerver un peu, « les positions classiques victimaires et réactionnaires d’une droite spirituellement chrétienne ». D’une manière générale, Jean-Baptiste Cigogneau semble reprendre pour lui la répétition à plus soif du parangon chrétien de la perte des valeurs, mais qu’elles valeurs a t-on perdu au juste !? En fait c’est simple, il y a des moments où l’auteur s’emballe politiquement, et ces moments là ne fonctionnent pas autant qu’ils manquent cruellement de finesse. Et avec eux, c’est la qualité littéraire que se perd soudainement dans le texte, alors même qu’elle est encore présente au sein d’une polémique plus posée.

J’aime le livre de Jean-Baptiste Cigogneau, j’aime son écriture, j’aime son ton et son humour, j’aime ses histoires, mais j’avoue être déçu que tout cela soit finalement au service d’une pensée un peu particulière à laquelle je n’adhère pas. Le regard sur le monde ( le rien ne va plus ; le tout va à au-l’eau) me semble prendre le risque d’un misérabilisme chrétien, et les réponses qui y sont apportées (se réfugier en une naturalité), ne me semble pas être des réponses vraies, conciliantes, et libertaires. Alors même finalement que le livre possède un certain rire, autant innocent que narquois, qui résonne sur l’ensemble et qui donne aux mots tout un amour que la politique, même chrétienne, en ses emballements s’amuse à persécuter.

Baptiste Moussette

Le blog de Jean-Baptiste Cigogneau : http://jeanbaptistecigogneau.blogspot.fr/

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2 réflexions au sujet de « Amertumes / Jean-Baptiste Cigogneau (auto-édition) »

  1. Merci d’avoir apprécié mes travaux – dans tous les sens du verbe apprécier, – avec tant de minutie : tu m’honores. Oh, je vois bien que le « politicien-libertaire-front-de-gauche » en toi a calé-cahoté sur la prise de position « éthique-sociétaire-incarnationniste » (où l’incarnationnisme désigne un espèce d’existentialisme désintellectualisé, à la fois spiritualisé et concrétisé). Cette prise de position se présente de façon purement littéraire-donc-concrète, comme dirait ce pragmatique de Philippe Muray, cité en exergue du livre.

    Muray à partir duquel, j’ose imaginé que tu as extrapolé sur une position « misérabiliste-de-droite-chrétienne » et il faut bien dire qu’il se dit fièrement catholique, ce monsieur. Et pourtant. Pourtant il s’inspire de Guy Debord et Jean Baudrillard, cités eux aussi en exergue, et clairement de gauche.
    Cf. http://WWW.CAUSEUR.FR/SARTRE-DEBORD-MURAY,23131 : « Muray […] vient du gauchisme et ne s’en est jamais caché. Mais il est celui qui va achever le gauchisme de l’intérieur, poussant la négation gauchiste jusqu’à la négation d’elle-même, retournant l’exigence absolue d’engagement en exigence absolue de dégagement. » … De plus, je te renvoie à ces essais au sujet de la religion, notamment l’intitulé « Il n’y a que la mauvaise foi qui sauve », où il explique que le catholicisme constitue pour lui une irréligion. Drôle de Muray, qui ne se laisse pas facilement cerner…

    Mais je cite aussi Mounier en exergue.

    Mounier … ah, si tu savais ! … Jette seulement un œil à son essai « L’Affrontement chrétien », dont la problématique tient en ces termes (je formule) : « Comment un homme aussi puissant que Nietzsche, a-t-il pu condamner tout entier le christianisme ? » et voici la réponse qu’il fait (résumée) : « Le christianisme s’effémina [au sens nietzschéen] avec la bourgeoisie niaiseuse ; il faut un christianisme viril, héroïque ; christianisme qui, de toute façon, se doit laïc (« Laissez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui et à Dieu »). Il doit s’en tenir à l’exemple évangélique, non plus au prêche grégarisant. Il doit s’en tenir à une Église diasporique invisible à l’espace public, formatrice de cœurs vaillants pourtant. »

    Bref Baptiste, pour parler franc (et tu n’attends pas autre chose de moi, ou bien ?) ta méconnaissance seule, déplore une position « misérabiliste-de-droite-chrétienne », car elle constitue réellement, donc, une « éthique-sociétaire-incarnationniste » qui, somme toute, a des affinités substantielles avec ta « politique-libertaire-front-de-gauche » – sans y tenir toutefois.

    En tout bien tout honneur,

    JBC

  2. NOTA BENE : au sujet de Mounier et Muray, une étude que j’ai produite :
    http://jeanbaptistecigogneau.blogspot.fr/2013/08/deux-plumes-mecontemporaines-histoire.html

    La quatrième de couverture dit :
    « Absolument rien ne permet de dire que Philippe Muray (1945-2006) connut l’œuvre d’Emmanuel Mounier (1905-1950) : il ne le cita ni n’en parla jamais. — A priori, leurs finalités divergent. Ils partent pourtant des mêmes prémisses.
    La probité dont Muray fait preuve à l’égard de Rabelais, Balzac, Péguy ou Céline l’aurait amené à parler de Mounier s’il avait été interpellé par son œuvre — à moins que, l’ayant connue, il la jugea anodine ? à moins qu’il se montra fourbe pour une fois ? … Pures spéculations, et improbables avec cela, tant Muray cite et reconnaît ses sources à travers toute son œuvre.
    Nous disons que nos auteurs se posent en archanges, chacun pour combattre le dragon moderne, et que Muray constitue le héros mouniériste. Mounier déjà, lorsqu’il invoque un christianisme héroïque, se pose par-devers lui en héros. »

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