Acide, Arc-en-ciel / Erri De Luca

Après Le jour avant le bonheur, et après Le contraire de un, voici le moment de clore ce triptyque sur l’auteur Italien Erri de Luca en parlant de son livre Acide, Arc-en-ciel. Décidément, j’avoue avoir de la difficulté avec l’auteur, mais pourquoi diable Acide, Arc-en-ciel est-il si difficile à lire ? Le propos est intéressant et donne envie d’en savoir plus, certains passages sont magnifiques, empreints d’une poésie minérale, solaire, terrestre, une poésie de la matière qui donne corps aux personnages ; mais alors, nous nous perdons totalement dans cette lecture, tant et si bien qu’il peut être difficile de rouvrir le livre pour le continuer ; n’ayez crainte, je l’ai tout de même terminé.

Certainement, je ne conseille pas le livre aux lecteurs débutants car il faut s’y accrocher à l’arc-en-ciel. Il n’est pas celui d’une contemplation sereine alors que l’averse fait place au soleil, lever la tête et rêver, pas de cela ici, il s’agit plutôt de se confronter directement à la réfraction, la réflexion et la dispersion des radiations qui produisent l’arc-en-ciel lui-même. Terminé le phénomène optique vive le corps à corps. Le corps, un grand corps ouvert et peu couvert au monde, on pourrait presque faire un lien avec la philosophie de Merleaux Ponty tant les corps d’Erri de Luca apparaissent comme fondateurs de la conscience. Si ce n’est qu’avec Erri de Luca, la conscience on s’en fiche un peu, c’est la virilité de l’affrontement avec la matière qui compte, l’effritement, la sueur du travail ouvrier, la sueur du missionnaire ; c’est aussi l’échange avec la matière, une participation étrange à la manière du personnage principal qui entretient une relation étrange avec les pierres de sa maison qu’il ne quitte pas.

Au-delà de la difficulté, ce qui est vraiment gênant dans ce livre, osons le dire franchement, c’est sa lourdeur. Le texte apparaît vraiment bavard, mais cela n’est pas dû aux dialogues car il y a peu d’alternance entre les personnages, et de toute manière, nous restons toujours dans une relation duelle. Point donc d’une multitude de personnages parlant en même temps, mais à la place, nous avons une vitesse d’exécution de ce qui est dit et rapporté qui littéralement nous submerge. Pour le dire autrement, cela ne s’arrête jamais, c’est une suite d’actions, de faits, de réflexions, de poésies, le tout s’entasse l’un après l’autre, à peine la phrase terminée et voilà que cela continue, à aucun moment le lecteur a le temps de souffler, à aucun moment Erri de Luca s’interroge sur ce qu’il écrit, à aucun moment il ne prend de la distance avec son texte, il est comme nous le nez dedans et fonce droit devant. Nécessairement, le texte en devient lourd, et ployant sous l’amas, la tentation est forte pour le lecteur de fermer le livre.

Je ne sais pas si tout cela est fait exprès. Ce que je vois par contre, c’est la présence au sein du livre d’un dispositif assez caché qui structure l’ensemble. Le dispositif amène une première complexité car, étant peu visible et peu saisissable, il empêche le lecteur de voir et saisir un fil narratif qui pourrait lui être d’une grande aide lors de sa lecture sans pour autant, à mon sens, en affaiblir la puissance. Le dispositif consiste à diviser en trois parties le livre. Le personnage principal est cloîtré au sein de sa maison, une étrange maison qu’il ne quitte pas, et chaque partie raconte trois relations amicales, les visites de trois personnes, racontant leur vie, un militant, un missionnaire, et un courtisant. Parlant du monde, ces trois vies externalisent l’homme cloîtré au sein de sa maison autant que la maison elle-même se nourrit de ces histoires. Montré comme cela, le dispositif apparaît clair et d’une intrigante étrangeté, malheureusement il faut s’accrocher pour percevoir les marques de sa présence. Sans ce dispositif en tête, la lecture en devient bien vite complexe.

Je ne sais toujours pas si tout cela est fait exprès, je m’interroge. Autre chose participe de la difficulté à comprendre le texte et de sa lourdeur. C’est l’utilisation constante de la première personne du singulier et de la seconde ; un « je » et un « tu », non seulement sans cesse présent, mais aussi alternant vite le changement d’auteur. Je donne un exemple :

 

« Je m’en allai sans dissiper leur doute sur notre fuite commune. Cela s’est peut-être passé ainsi, j’ai pris cette vie avec moi, je la porte sur mon dos, moitié perroquet, moitié ange gardien. »

J’avais caché mon visage dans mes mains, je respirais du vinaigre. Le silence de la maison était total, tes paroles s’imprimaient en elle, non sur moi.

 

Le premier « je » est celui de l’homme qui raconte son histoire, le second est celui de l’homme qui ne quitte pas sa maison. Seuls les guillemets permettent de comprendre le changement qui se produit. De plus, les deux récits sont au passé, si bien qu’il y a en quelque sorte un emboîtement de deux récits passés. L’ensemble du livre est ainsi, si bien que, nous lecteurs, passons notre temps à chercher les guillemets pour saisir un minimum le texte. Je ne sais pas si vous avez déjà lu un texte en cherchant les guillemets, c’est tout simplement lourd. En règle générale, la ponctuation se fait d’elle-même, nous n’avons pas besoin de la lire. Autre chose encore, je viens de parler du « je » mais il y a aussi le « tu » qui s’y rajoute, voici un exemple bien compliqué :

 

« […]  » Pour abattre un corps le geste d’un autre corps suffisait. C’était un acte facile, je l’exécutai comme un réflexe nerveux. Il n’y a pas de mobile qui tienne face à une mort, pour tuer seul le corps suffit. »

 » Tu sais que tu as tué pour rien ? » La question m’échappa tout à coup, comme une impulsion partie de la plante des pieds, arrivée à mes lèvres. Elle fut si soudaine que je fis même un pas et m’avançai vers toi.

 » Mourir pour rien », tu te remis en route,  » et pour quoi d’autre alors ? A postériori nous attribuons ou ôtons son sens à une mort. Mais mourir n’est porteur d’aucun message, mourir pour quelque chose ou pour rien, dit-on, mais ce n’est pas ça. »

 

Indépendamment de la difficulté du texte lui-même, vous avez ici l’exemple parfait d’une suite de phrases difficile à saisir. Les guillemets tels qu’ils apparaissent dans le livre sont en rouge. Je ne sais pas s’il y a des fautes ou non, je trouve étrange que les guillemets ne soient parfois pas refermés comme on peut le voir dans le dernier guillemet rouge. Je ne connais pas assez les règles pour répondre à la question. Le premier « je » concerne celui qui raconte son histoire, le second « je » appartient à l’homme dans sa maison ; et puis il y a le « tu » : le premier coupe le récit de l’homme et l’interpelle sur son meurtre, quant au second, on ne sait pas vraiment. Est-ce que le « tu te remis en route » concerne le récit de l’homme ou le récit de l’homme racontant son récit. Donc il y a véritablement un emboîtement des deux récits, une indistinction par moment, qui rend l’ensemble vraiment difficile à lire.

Enfin, nous pouvons aussi l’entrevoir dans l’exemple, ce qui rend encore plus le texte difficile et lourd, c’est l’interpénétration des sujets de discours. En un mot, il n’y a pas de hiérarchie. N’importe quel acte rapporté, n’importe quel fait vivement décrit, est motif à partir dans des considérations parfois intéressantes parfois banales. Considérations qui elles mêmes se succèdent les unes après les autres dans une rapidité d’exécution, donnant ainsi un goût de cendre à ce que nous essayons en vain de goûter.

J’avoue que tout cela ne donne pas véritablement envie de défendre le livre. A choisir entre les trois, je vous conseille Le jour avant le bonheur qui est finalement celui qui arrive le plus à manier un fil narratif et une complexité du texte. Acide, Arc-en-ciel est, à mon sens, d’une complexité rebutante. Il ne faut pas être contre la complexité, il faut pouvoir et accepter d’en faire l’épreuve, mais pour cela il ne faut pas qu’elle soit trop rebutante, et c’est ce que je reproche à ce livre, de ne pas avoir une complexité attrayante, et d’avoir complexifié pour pas grand-chose.  Le contraire de un, quant à lui, est trop monotone. Pour clore ce triptyque, je ne peux dire que ce que vous devinez déjà, à savoir que cet auteur ne m’a pas véritablement convaincu. A vous maintenant de décidez si vous tentez votre chance avec lui. Si vous en prenez le pari, je vous conseille alors de commencer par Le jour avant le bonheur, ou encore par Montedido, que je n’ai pas lu, mais dont je pense qu’il risque d’être assez facile à lire et intéressant, après tout, il a reçu le prix Femina étranger.

Baptiste Moussette

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